Arnaud.A Arnaud.A

Watches and Wonders 2026: Credor sur la grande scène, discrètement

Credor représente depuis 1974 une certaine idée de l’horlogerie de luxe au sein du groupe Seiko. Originellement composée uniquement de montres ultra haut de gamme et de pièces uniques créées sur demande par les clients VIP, Credor a toujours été distribuée officiellement uniquement au Japon. Bien que quelques pièces exceptionnelles aient pu transiter par les boutiques Seiko en France, puis par la boutique de Vendôme, la petite marque prestigieuse est restée jusqu’à aujourd’hui majoritairement réservée au JDM (Japanese Domestic Market).

Mais Watches&Wonders 2026 marque un tournant. Et c’est pour moi la plus grosse annonce du salon, bien qu’elle se soit faite dans une discrétion absolue. Credor est maintenant une marque globale. Il aura fallu attendre 52 ans pour que les japonais acceptent enfin d’exporter officiellement ce petit bijou horloger qu’est Credor. J’avoue moi-même ne pas avoir été vraiment sûr de l’info au début. Credor expose, mais ne communique pas? Ils ne sont pas à côté de Grand Seiko? Les nouveautés majeures sont annoncées avant le salon? Pas de vidéo en grandes pompes, pas d’influenceur venu redorer l’image de la marque, pas de stands décadent à plusieurs millions d’euros. Mais alors… Qu’est-ce qu’il se passe?

Je vous propose donc de traverser l’immensité de Palexpo avec moi, de laisser les paillettes, le champagne et les stands titanesques derrière pour se diriger ensemble au dernier stand du dernier hall du fond de l’expo, dans cette petite enclave japonaise au sein de Carré des Horlogers qu’est le stand Credor.

Je dois l’avouer, je suis toujours impressionné par la démesure des stands des grandes marques. Je ne m’y sens pas vraiment à ma place. Quand j’ai découvert le stand Credor, j’ai été ravi d’y découvrir une ambiance chaleureuse et raffinée, un accueil simple et agréable (vous avez dit omotenashi?), et tout ce que j’aime dans l’horlogerie: de l’histoire, de l’artisanat, et des gens incroyables.

Mais avant de s’émouvoir des belles rencontres, décortiquons ce que Credor a essayé de nous dire pendant ces quelques jours à Genève.

Une marque globale, mais avec une offre réduite

Tout d’abord d’un point de vue stratégique, la marque a fait le choix de concentrer son offre sur trois gammes: Goldfeather, Locomotive et Masterpieces.

Le site de Credor en anglais

La gamme Goldfeather n’est pas nouvelle et fait référence à des modèles ultra-plats de Seiko dans les années 60, avant la naissance de Credor. L’usage de métaux précieux et d’un calibre ultra-fin rentrant totalement dans la philosophie de Credor, je trouve le choix de placer cette gamme chez Credor tout à fait judicieux.

La gamme Locomotive a été lancée en 2025 et il y aurait énormément de choses à raconter sur la genèse de ce projet, mais ça sera pour une autre fois. Il reste intéressant de noter qu’il y a eu à ce jour trois modèles dans cette gamme, l’édition limitée de 2025 puis deux modèles réguliers dont un annoncé il y a peu.

Enfin, la gamme Masterpieces rassemble pour l’instant uniquement la création la plus connue de la marque: la Eichi II dans ses trois déclinaisons. Vous noterez que les mythiques Sonnerie (ref GBLQ998 ) et Minute Repeater (ref GBLS998) ont disparu du catalogue après respectivement 20 et 15 ans d’existence. Sont-elles toujours produites “off catalogue” pour quelques heureux élus? Bonne question…

Mais si vous avez la curiosité de vous rendre sur le site japonais de la marque, vous y verrez non pas trois mais bien huit gammes différentes: Kuon, Art Piece Collection, Linealx, Juri et Signo se rajoutent à nos trois gammes internationales.

Le site de Credor en japonais

Ce choix de centrer la collection globale me semble judicieux. D’une part, les volumes de production de Credor sont extrêmement faibles, et d’autre part il faut un message clair et une gamme lisible pour pouvoir se faire une place sur le marché. J’espère juste que la gamme Kuon va s’étoffer et trouver sa place sur l’offre globale de la marque, car ça ferait un carton !

Un message clair

“The creativity of artisans”

Voilà le nouveau slogan de Credor. Créativité et artisanat, que demander de plus?

Là aussi, je trouve que la démarche est la bonne. Le vrai challenge de Credor va être de réussir à se positionner clairement aux côtés de Grand Seiko. Malheureusement, les gens ont trop souvent présenté GS comme le haut de gamme de Seiko, et Credor comme encore au-dessus de Grand Seiko. Mais c’est une erreur. Contrairement à ce que font les marques occidentales, les deux marques du groupe Seiko ne se distinguent pas par leurs segments tarifaires mais par leurs philosophies. Il y a donc des Grand Seiko plus chères que des Credor.

La créativité et l’artisanat ne sont pas des choses mises en avant chez GS. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, la marque fait tout de même preuve de ces qualités, mais elles ne font pas partie du message de la marque, de son ADN. Là où une GS se doit d’être précise, fiable, lisible, durable, pratique, une Credor se doit d’être précieuse, élégante, artisanale, créative, presque un bijou horloger.

Ce choix du slogan me semble donc judicieux. Il est suffisamment simple et clair, tout en marquant la distinction avec Grand Seiko.

L’artisanat

S’il y a un seul mot pour résumer la présence de Credor, c’est celui-ci. Il suffisait de faire un seul pas sur le stand de la marque pour se retrouver face à face avec un graveur de la maison en train de démontrer sa maîtrise, sa dextérité et ses techniques. J’ai perdu toute notion du temps en regardant œuvrer ces artisans d’exception et en posant toutes mes questions à la charmante personne trilingue (japonais/anglais/français) présente à ce moment-là. Et tout comme les horlogers sur le stand GS, Credor ne nous a pas envoyé deux stagiaires manchots, mais bien deux graveurs incroyables.

Tout d’abord, Ryoto Kanesaki, 11 ans d’expérience dont 5 ans passés sous la tutelle du grand maître Kiyoshi Terui après avoir été diplômé du fameux Hiko Mizuno College de Tokyo. 

Ryoto Kanesaki

Puis Tsuneo Ogawa, bientôt 20 ans dans le groupe Seiko, un maître graveur ayant travaillé sur deux des pièces les plus complexes de l’histoire du groupe: le tourbillon Fugaku et le tourbillon Kodo. Pardon du peu… 

Tsuneo Ogawa

Quel plaisir de pouvoir échanger avec les artisans, poser les questions qu’on souhaite, avoir entre les mains la pièce gravée, voir (ou essayer de voir) la quantité infime de métal retiré à chaque geste, apprécier les mouvements assurés à chaque gravure.

J’ai eu la chance de visiter la manufacture de Breguet il y a peu, y compris son atelier de gravure, et ça m’a permis de mieux comprendre en quoi l’approche de Credor est différente. Je ne l’ai pas précisé, mais les composants gravés ici étaient destinés au nouveau tourbillon Goldfeather annoncé en amont du salon, au doux nom de GBCF997. Basé sur le calibre 68 ultra plat, le mouvement fait 1,98mm d’épaisseur auxquels il faut rajouter 2mm d’épaisseur pour la cage du tourbillon. Les ponts gravés par Kanesaki-san font 0,25mm d’épaisseur et il grave sur environ 0,1mm de profondeur. C’est la raison pour laquelle ici la gravure n’est pas réalisée au marteau et au burin comme c’est souvent le cas, mais uniquement par la pression de la main, que ce soit pour graver des lignes, des courbes ou même poinçonner  le cadran. Le résultat est d’un éclat hypnotisant ! 

Ce qui nous ramène à la distinction entre Grand Seiko et Credor. L’éclat de la gravure est un effet recherché et prisé dans le cas de Credor, mais les gravures des boîtiers GS telles qu’on peut en voir avec la nouvelle SBGZ011 Tateshina ont davantage vocation à évoquer le mouvement et l’inspiration de la nature. Il en résulte que les techniques employées sont totalement différentes. C’est fascinant de voir à quel point les philosophies de chaque marque ont des impacts profonds sur la manière dont ces montres sont faites !

Un casting All Star

Ayant le plaisir de discuter souvent avec le designer Yu Ishihara, je savais qu’il serait présent sur le stand dimanche, mais à ma grande surprise la marque n’a pas du tout communiqué dessus. Quel dommage.

Yu Ishihara, c’est ni plus ni moins qu’un des grands designers de Seiko, Grand Seiko et Credor. Formé par le légendaire Nobuhiro Kosugi, c’est à Ishihara-san que l’on doit quelques designs mythiques, dont le tourbillon Kodo et la réédition de la Locomotive. C’est aussi lui qui a été en charge du design extérieur du calibre 9SA4 de GS.

Yu Ishihara

Quoi de mieux donc, pour découvrir la troisième variante de la Locomotive, que d’être accompagné par son designer en personne? Ishihara est non seulement un designer de talent, mais c’est aussi un surtout un immense geek comme moi. Et j’en veux pour preuve les deux montres issues de sa propre collection qu’il portait, à savoir une sublime Goldfeather vintage cadran lin en or massif, et une Credor Node GCBT993. Et quand on partage une telle passion, la barrière de la langue s’arrête là où commence Google Traduction ! J’ai donc pu passer une bonne heure à discuter, rigoler et échanger avec Ishihara, et à s’extasier ensemble devant le travail de ses collègues graveurs. Un moment qui restera gravé (pardon, j’étais obligé) longtemps dans ma mémoire !

La cohérence historique

Credor reste un nom peu connu des amateurs d’horlogerie. Il est donc logique que la marque ait souhaité ancrer sa collection dans son histoire déjà riche. Un peu comme chez Grand Seiko, trois vitrines “héritage” trônaient dans le fond du stand. Dans la première, un magnifique modèle de Goldfeather vintage était exposé aux côtés du modèle actuel. Dans la seconde, une sublime Eichi I trônait au côté de sa descendante deuxième du nom (un vrai orgasme horloger pour tout Seikophile qui se respecte), et enfin dans la dernière, la Locomotive d’origine était exposée côte à côte de sa réédition. Une façon subtile de rattacher les trois collections de la marque à leur histoire. Mais tout comme chez Grand Seiko, quelques explications en plus n’auraient pas fait de mal pour les nombreux curieux qui ne connaissent pas forcément ces modèles obscurs.

Mais la cohérence historique chez Credor, c’est aussi la mise en avant du travail avec Gerald Genta. La collaboration entre la famille du défunt designer et Credor fait plaisir à voir, car ce sont les royalties versés par Seiko à Genta qui lui ont permis de financer le lancement de sa propre marque, et aujourd’hui c’est Mme Genta qui rend la monnaie de sa pièce à Credor en communiquant activement avec eux et pour eux !

Un stand humble avec un succès mérité


J’ai été ravi de voir le succès rencontré par le stand Credor. J’ai même appris que lorsqu’ils ont ouvert les créneaux “touch and feel” (les rdv pour avoir les montres entre les mains) pendant les jours réservés aux pro, il n’a fallu que 20 minutes pour que toutes les sessions d’essayage soient bookées ! Et le stand n’a pas désempli lorsque j’y étais. Que ce soit des curieux qui découvraient ce nom, ou des seikophiles venus en pèlerinage, les équipes du stand ne se sont pas ennuyées !

La Credor Linealx GBBD953 au poignet de Kanesaki-san (qu’il portait à la place de son Astron personnelle lorsqu’il était sur le stand)

Les nouveautés pour 2026

Je ne reviendrai pas sur le nouveau coloris de la Credor Locomotive, si ce n’est pour dire que c’est probablement la couleur qui lui va le mieux selon moi. Je vous dirai juste que j’ai eu un réel plaisir à la passer au poignet. Moi qui n’ai jamais vraiment aimé l’intégration du bracelet au boîtier, je dois dire qu’au poignet elle m’a fait de l’effet. Sans parler de la qualité incroyable du bracelet, du confort, de la légèreté et du cadran de folie. Oui, cette Locomotive est une vraie réussite et un magnifique hommage à la créativité de Gerald Genta. Discuter de travail qu’il a fallu aux équipes de Credor pour recréer cette montre historique avec Ishihara-san n’a fait que rendre l’expérience plus mémorable.

Les chanfreins des maillons du bracelet sont polis à la main…

Dans la gamme Goldfeather, Credor propose deux nouveautés.

Derrière le nom de code GBBY967 se cache un modèle qui incarne bien l’esprit de Credor: le luxe discret. Pour le novice, dur de distinguer ce modèle de la Eichi II Ruri ou même de ma Grand Seiko SBGW259. Mais ce sont les détails qui font toute la différence…

Source: @masaharu.me sur Instagram

Boitier en platine, calibre 68 extra-plat (Goldfeather oblige), cadran en laque urushi bleue dégradée, index réalisés avec la technique “taka maki-e” en poudre de platine et polis à la dent de dorade et à la spatule métallique. Et non, c’est pas une blague ! Le bleu n’est pas une couleur fréquente dans la laque urushi traditionnelle, ce qui confère un côté assez moderne et contemporain à cette pièce, en tous cas aux yeux des amateurs d’urushi à l’ancienne.

Polissage à la dent de dorade. Ce message est sponsorisé par l’Union Bucco-Dentaire des Dorades

Et enfin, la troisième nouveauté de ce salon pour Credor et mon coup de coeur absolu: la Goldfeather tourbillon gravé GBCF997.

Je ne vais pas vous mentir, quand j’ai vu les photos officielles sur insta, ça ne m’a absolument pas intéressé. Ce pont bleuit massif qui se démarque tant par son volume que sa couleur me déplaisait même un peu. Mais ça, c’était avant de rentrer sur le stand de Credor…

Discrètement disposée dans une vitrine dans un angle du stand, presque cachée, cette pièce se révèle en vrai et en mouvement. C’est une pure œuvre d’art et l’incarnation du slogan de Credor: la créativité des artisans. Quel travail, quelle brillance, quelle dynamique dans les décorations, quelle complexité et à la fois qu’elle simplicité !

Ce n'est pas un hasard si Ogawa et Kanesaki se relayaient sur le stand. Pour l’anecdote, afin de savoir qui allait graver le mouvement de cette pièce, tous les graveurs de Credor se sont livrés à l’exercice de graver le côté mouvement et le côté cadran, puis ils ont choisi quel graveur était plus à l’aise sur quelle partie. C’est ainsi que Kanesaki s’est vu confier les gravures côté mouvement et Ogawa celles côté cadran.

Je n’exagère pas quand je dis que j’ai rarement vu un mouvement aussi beau et décoré de la sorte. La brillance recherchée est évidente et captivante. J’ai d’ailleurs découvert cette caractéristique de l’esthétique de Credor en m’émerveillant du rendu et de l’éclat des gravures auprès d’Ishihara. C’est là qu’il m’a expliqué l’approche spécifique par rapport à GS.

Que ce soit côté cadran avec la texture incroyable créée à la main ou côté mouvement avec ce côté dynamique, presque explosif que créent les gravure, j’ai été vraiment fasciné et touché par cette pièce qui me laissait de marbre en photo.

Conclusion

Toute la question autour de Credor est de savoir comment la marque va réussir à se faire une place en occident aux côté de Grand Seiko.

D’un côté, on a une humilité, une pudeur, voire un secret presque maladif, qui peut jouer en leur défaveur. Ces pièces s’apprécient dans leurs subtilités, leurs nuances, leurs choix parfois quasi-philosophiques. C’est très japonais. Mais quand on demande combien il y a de graveurs chez Credor ou combien de temps ça prend pour graver une montre intégralement… “Nous ne communiquons pas là-dessus”. Il me semble donc important que la marque arrive à s’ouvrir suffisamment pour faire comprendre ses choix très japonais aux clients occidentaux qui n’ont peut être pas la même sensibilité. Réussir à dévoiler sans dénaturer ou pire, sur-vendre et tomber dans le cliché du marketing aux gros sabots.

D’un autre côté, on a une marque avec des codes clairs, une collection lisible et une histoire riche dans laquelle aller puiser. Beaucoup de marques l’ont compris, l’artisanat permet d’exprimer une certaine richesse culturelle et artistique, tout en proposant des produits premium sur un segment très valorisant et valorisé, avec un storytelling authentique et efficace. Tant d’avantages qui ont pu parfois faire défaut à Grand Seiko mais qui seront une force pour Credor.

Bien que je doute de la rentabilité des produits (le groupe Seiko a toujours eu des produits haut de gamme pas rentables, voire vendus à perte, c’était le cas de Grand Seiko en 1960 par exemple), c’est surtout une question d’image. La stratégie de groupe est logique et s’inscrit dans la volonté de montée en gamme. Mais là où Credor jouit d’une réputation de longue date et d’une image de prestige au Japon, presque tout est à construire à l’international.

Les volumes de production de Credor étant très faibles (et très secrets, vous vous en serez douté), on peut supposer que la rareté, si elle est bien mise en valeur, aidera aussi à faire grandir la désirabilité.

Pour moi, la question n’est pas de savoir si Credor va réussir à trouver sa clientèle occidentale comme l’a fait Grand Seiko ces dernières années, mais de savoir si le succès de GS va aider à propulser Credor sur le devant de la scène encore plus vite. Là où Grand Seiko a conquis par sa technique (Spring Drive, Hi Beat, zaratsu etc), ses finitions et ses textures de cadrans, Credor va devoir séduire par l’émotion et la subtilité. Ou comme les japonais disent “言わぬが花” ou “le silence est la fleur”.

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Arnaud.A Arnaud.A

Watches & Wonders 2026: récap des nouveautés Grand Seiko

Au-delà d’annoncer des nouveautés, Watches&Wonders permet de découvrir la stratégie de Grand Seiko. Comme vous le savez, la marque sort de nouveaux modèles de manière régulière tout au long de l’année, mais les choix mis en avant lors du rendez-vous annuel Genevois donnent une vision plus précise de la direction que prend la marque.

Je vous propose donc aujourd’hui d’analyser ensemble les informations que l’on peut tirer de ce que GS nous a montré cette année. Je reviendrai ensuite, dans des articles dédiés, aux revues plus spécifiques de chaque modèle annoncé.

Une gamme centrée et cohérente

La première chose à remarquer, c’est qu’il n’y a eu que sept nouveaux modèles annoncés, ce qui va dans la lignée de ce que fait GS depuis quelque temps: réduire progressivement le nombre de sorties et le nombre d’éditions limitées. Rappelons quelques chiffres: en 2023 GS a sorti 73 modèles (dont 43 éditions limitées), en 2024 c’était 54 modèles (pour 42 éditions limitées) et 48 nouveaux modèles en 2025 (dont 27 éditions limitées).

Mais malgré le fait qu’il n’y ait que sept nouveaux modèles (dont deux modèles déclinés en deux coloris), les choix mis en avant ne sont pas anodins: deux modèles de la collection Masterpieces, deux modèles de la collection Evolution 9, un modèle de la collection Elegance, deux modèles de la collection Héritage. Bien que la nouvelle Ushio 300 ne soit pas dans la collection Sport, ça reste une montre sportive qui garde sa place dans la gamme Evo9.


Le positionnement tarifaire

SBGY043 Iwao Blue

Parlons un peu du sujet qui fâche: l’argent. Si on fait abstraction des deux modèles pour femme à quartz (j’y reviendrai après), les modèles pour hommes présentés vont de 10 000€ pour la magnifique SBGY043, jusqu’à 290 000€ pour la décadante “Red Lion”. Cela confirme la volonté de la marque de s’installer dans le segment de prix qui commence à 10 000€, comme ce que semblent faire les Suisses. Non pas que GS abandonne son segment habituel qui commence autour des 5000€, mais ils confirment que leur cœur de cible se trouve plutôt autour des 10k. Le modèles Masterpieces étant des produits halo qui aident à mieux percevoir les prix du milieu de gamme de la marque. Non pas qu’ils soient dénués d’autres intérêts, bien au contraire et j’y reviendrai, mais leur rôle psychologique est efficace.

Bien que ça ne soit pas ce que j’attends habituellement de GS, j’ai été séduit par les reflets de la nacre de cette SBGD228

GS, une marque qui écoute ses clients


S’il y a deux choses qu’on entend en boucle depuis des années, c’est la volonté des clients de voir une plongeuse de taille raisonnable chez GS et d’avoir des fermoirs de meilleure qualité. Je reviendrai sur ces deux points dans ma revue de la nouvelle Ushio 300, mais ça fait plaisir de voir que la marque a enfin écouté ses fans. Ça aura mis du temps, mais j’estime que le résultat est très largement à la hauteur !

SLGB025

Maintenant parlons un peu des mouvements. Sur les 25 dernières années, Grand Seiko a annoncé 31 nouveaux mouvements avec au moins un mouvement par an depuis 2013. 2026 est un bon cru puisque nous avons droit à deux nouveaux mouvements: le Spring Drive UFA 9RB1 et le Quartz 9F51. Le 9F51 a été annoncé un peu plus tôt dans l’année et il s’agit “simplement” d’une version plus petite du 9F61 (mais ça reste Grand Seiko, ils ne font jamais les choses simplement), et le 9RB1 est une évolution du 9RB2 sorti l’an dernier, mais je rentrerai dans les détails technique lors de la revue de la Ushio 300. Mais l’adaptation du 9RB pour une plongeuse confirme quelque chose que l’on a déjà vu par le passé: les nouvelles générations de mouvements Hi Beat et Spring Drive servent de base au développement de nouveaux calibre, que ce soit le Tentagraph sur base de 9SA5 ou le Hi Beat manuel avec le 9SA4, ou comme ici avec une version haute précision avec les 9RB dont une version adaptée aux plongeuses avec ce 9RB1. On peut alors se demander ce que l’avenir nous réserve ! Un nouveau chrono Spring Drive plus petit et plus fin? Des Hi Beat et Spring Drive GMT? Une nouvelle génération de plongeuses Hi Beat? Des versions plus compactes de modèles populaires mais costauds?Le champ des possibles reste vaste et ouvert, et laisse entrapercevoir encore de belles surprises pour les années à venir !

Le nouveau 9RB1

Mais au-delà de ce qui a été annoncé, c’est ce qui n’a pas (ou pas encore) été annoncé qui m’interpelle. Tout d’abord, le “nouveau” mouvement Hi Beat 9SA brille par son absence. Alors que le 9SA4 a eu un succès franc en 2024, aucune nouveauté embarquant le Hi-Beat Dual Impulse n’a été annoncée. Pour rappel, entre 2024 et 2025, il n’y a eu que deux nouveaux modèles équipés du 9SA5 (et les deux en édition limitée), et il n’y a que deux modèles au catalogue équipés du 9SA4.

Le calibre 9SA4

De l’innovation dans l’habillage

Grand Seiko est évidemment connu pour son savoir-faire dans le domaine de l’habillage, que ce soit sur le polissage des boitiers, des index et des aiguilles, ou pour les textures de ses cadrans.
Fidèle à la philosophie du kaizen (des améliorations constantes et progressives, par petites touches), Grand Seiko nous propose cette année encore de belles choses.

On a déjà évoqué le nouveau fermoir des plongeuses Ushio 300 qui est, à ma connaissance, le seul fermoir avec sécurité proposé d’origine par une marque (je ne parle pas des fermoirs aftermarkets). Une petite merveille d'ingénierie pensée pour vous faciliter la vie quotidienne tout en restant fidèle aux critères très stricts de la marque.

Micro ajustement, extension de plongée et verrouillage du fermoir, le tout dans une taille contenue, c’est le carton plein !

Comment ne pas citer le fabuleux cadran de la SLGB006, qui reprend la texture “ice forest” lancée l’an dernier, croisée avec le somptueux “ciel étoilé” de la SBGD202. Une pure merveille. Encore une fois GS démontre sa maitrise absolue de la fabrication de cadrans complexes.

La sublime SLGB006 “Forêt enneigée à l’aube”

Quant aux designs de boitiers, bien qu’il s’agisse de variations autour des mythiques designs historiques, c’est la première fois qu’on retrouve la 62GS déclinée en modèle femme de 32mm, pour un résultat qui m’a vraiment tapé dans l’oeil (et dans celui de madame qui a peut être trouvé sa première GS…), et c’est la première fois que le Micro Artist Studio propose une 44GS, qui plus est en platine, et qui plus est gravée à la main ! Je ne m’attarde pas ici sur ces deux nouveautés qui m’ont cloué le bec, je prendrai le temps de vous dire tout le bien que j’en pense dans les revues dédiées.

SBGX365 et son boitier type 62GS

La SBGZ011 et son boitier type 44GS

Ce que le stand nous raconte

La première chose qui m’a frappé en arrivant sur le stand de Grand Seiko, c’est le nombre de personnes venues faire des photos et des vidéos, que ce soit pendant les journées pro ou (encore plus marqué) pendant les journées publiques. Le stand n’a pas désempli, la queue pour rentrer était longue, les visites guidées complètes et le succès de la marque ne fait aucun doute quand on voit l’engouement qu’a généré son stand.

Mais une fois que vous rentrez sur le stand, trois choses m’ont agréablement surpris. Je vous les liste non pas par ordre d’importance, mais de gauche à droite dans la disposition du stand.

Discrètement installées au fond du stand à gauche, j’ai eu le plaisir de découvrir trois vitrines musée magnifiquement achalandées, dont deux axées sur le “golden age” de Grand Seiko, de 1960 au milieu des années 70. Tout y était: une magnifique First, 57GS, 44GS, 45GS, 62G. Ensuite, les pièces de résistances: non pas une mais deux VFA, une 45 et une 61 ! Enfin une plus méconnue 19GS, une 61GS Special et une 56GS. Personne ne manquait à l’appel. La troisième vitrine contenait quant à elle les premiers quartz, auto et Spring Drive de l’ère moderne de Grand Seiko. Sur un stand où tout est pensé et optimisé, voir que la marque met en avant la panoplie complète de ses gammes vintage est un vrai plaisir pour un geek comme moi !

La seconde chose à noter, c’est ce qui se trouvait au cœur du stand. Il est évident que celui-ci avait été pensé intégralement autour du thème des plongeuses, mais celles-ci prenaient finalement peu de place autour de la grande table ronde centrale. Au-delà des montres, chaque composant est mis en avant, les index, les aiguilles, la lunette, le boîtier… Et plus particulièrement encore le nouveau fermoir et les cadrans, spécialement le vert dont les reflets varient énormément en fonction de la lumière. C’est ludique et éducatif, mais ça montre l’attention portée à chaque détail et la volonté de faire comprendre aux clients ce qui fait les spécificités de la marque.

Enfin, j’ai particulièrement apprécié que discrètement installé à droite au fond du stand, presque caché, se trouvait un établi où se relaient deux grands maîtres horlogers de Shinshu et Shizukuishi, Komatsu-san et Hiraga-san. Si ces noms ne vous disent rien, je vais le dire autrement: on avait tout simplement les Messi et Ronaldo de Grand Seiko sur le stand. Komatsu-san est le fils d’un horloger de Suwa Seikosha, c’est même le frère de sa grand-mère qui a fondé Suwa Seikosha (pardon du peu) et c’est l’horloger de référence sur le Spring Drive. Hiraga-san est tout simplement LE maître horloger de Seiko Instruments Inc, chargé de l’assemblage des tourbillons comme le Fugaku. Il est maintenant horloger à l’Atelier Ginza. Mais l’humilité japonaise étant ce qu’elle est, les deux maîtres horlogers se sont juste relayés discrètement à l’établi, comme si de rien n’était.

Komatsu-san en train d’assembler le 9RB1

Hiraga-san, horloger en chef de la branche Tokyoïte du Shizukuishi Watch Studio

Pour ma part, j’ai été ravi de voir que Grand Seiko continue à mettre en avant les femmes et les hommes qui dédient leur quotidien à assembler nos montres avec le plus grand soin. Ca n’est que lorsqu’on visite des manufactures en Suisse qu’on se rend compte à quel point il est rare d’avoir des montres à ce prix dont le mouvement est assemblé de A à Z par des maîtres horlogers hautement qualifiés ! Chez Grand Seiko, vous pouvez oublier les chaînes de montage ! J’espère juste que la marque arrivera à mettre encore plus en valeur le niveau incroyable de maîtrise de ces horlogers, comme en témoigne la médaille au ruban jaune qu’ils ont tout les deux depuis 2019 et 2020, ainsi qu’une poignée d’autres artisans de la maison. Cet équivalent japonais du MOF est attribué aux individus qui sont devenus des modèles pour le public grâce à leur dévouement et à leur excellence dans leur domaine professionnel, après 30 ou 40 ans de carrière.


Au final, que retirer de ce cru 2026 de Watches&Wonders ?


J’ai été ravi de voir que Grand Seiko déroule efficacement son plan lancé depuis quelques années. Les gammes sont de plus en plus cohérentes et lisibles, les innovations techniques n’arrêtent pas, la communication s’améliore sans perdre l’essence de ce qui fait Grand Seiko. La volonté de mettre son cœur de cible autour des 10/12k€ n’est plus à montrer, mais il ne s’agit pas d’une simple augmentation tarifaire, la qualité des produits suit. Et pour peu qu’on soit sensible à comment les montres sont faites sans s’arrêter aux simples “specs”, on se rend compte qu’il n’y a pas vraiment d’équivalent à Grand Seiko sur le marché aujourd’hui. 

Ushio 300 verte SLGB025

Mais essayons d’être objectif un instant, que peut-on reprocher à Grand Seiko? 

Tous les efforts cités plus haut sur les choses mises en avant sur le stand sont très appréciables, mais je pense que la marque peut encore progresser pour valoriser son héritage. La partie musée que j’ai tant aimé aurait mérité d’être mieux mise en valeur par la scénographie et expliquée (quelques explications en plus des références et des dates auraient été les bienvenues). Je trouve aussi dommage que la marque n’ait pas communiqué sur l’évolution de ses plongeuses afin de mieux apprécier le chemin parcouru depuis la sortie de la SBGA029 en 2008.

Crédit: GNKT-sensei

Pour ce qui est des nouveautés en elles-mêmes, j’aurais peut être apprécié voir une vraie nouveauté en modèle homme dans le segment entre 5 et 7000€. Je n’ai pas de doute sur le fait que de nouveaux modèles dans ces prix vont sortir dans les mois à venir, mais il semblerait que les vraies nouveautés tant du côté des mouvements que de l’habillage concerne plutôt la cible des 10k€ et plus, les modèles plus abordables étant surtout déclinés en diverses textures de cadrans et couleurs, plutôt qu’avec des choses vraiment novatrices. Mais qui sait, l’avenir me donnera peut-être tort?

Sur l’organisation des gammes de la marque, la sortie d’un nouveau modèle Evolution 9 sportif montre que la segmentation des gammes Masterpieces/Evolution 9/Sport/Heritage/Elegance n’est pas toujours optimale.

Je me dois de revenir sur l’absence de grande nouveauté du côté de Shizukuishi cette année. La seule création de Morioka annoncée est la SBGH376, qui reprend un design, un mouvement et un cadran que l’on connaît, dans une configuration certes sublime mais pas des plus novatrices. Je n’ai pas eu l’occasion d’échanger avec les équipes de GS sur la discrétion des équipes de SII cette année, mais je ne manquerai pas de mener mon enquête !

La SBGH376, pas de grande révolution mais une exécution au cordeau !

Enfin, et là ça n’est pas vraiment quelque chose que l’on puisse reprocher à la marque, je crains que l’arrivée de Credor aux côtés de Grand Seiko puisse mettre en évidence un problème: GS est souvent présenté à tort, moyennant un énorme raccourci, comme le haut de gamme de Seiko. Comment expliquer alors la différenciation avec Credor, qui n’est pas une question de gamme de prix, mais de philosophie? Je pense que les équipes marketing et communication de la marque vont devoir redoubler d’efforts pour montrer que la philosophie de GS va au-delà de l’inspiration de la nature et des beaux cadrans. Grand Seiko, c’est une vision spécifique du haut de gamme, mais ça n’est pas la seule. J’espère que vous aurez apprécié cette pirouette qui me permet d’introduire Credor, dont il sera question tout prochainement dans un article qui couvrira cet événement majeur dans l’histoire de la marque: sa première fois à Watches&Wonders !

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Arnaud.A Arnaud.A

Retour sur l’enchère TOKI de Phillips Hong Kong

Le 22 Novembre s’est tenue à Hong Kong une enchère qui fera date dans l’histoire de l’horlogerie japonaise. La fameuse maison d’enchères Phillips a organisé une de ces ventes dont elle a le secret, mais sur un thème encore jamais vu: le Japon.
Je vous invite donc à revenir sur certaines des montres présentées et à discuter des résultats de cette vente exceptionnelle.

Note: sauf mention contraire, toutes les photos sont celles issues du site Phillips.com et sont la propriété de Phillips HK


Le 22 Novembre s’est tenue à Hong Kong une enchère qui fera date dans l’histoire de l’horlogerie japonaise. La fameuse maison d’enchères Phillips a organisé une de ces ventes dont elle a le secret, mais sur un thème encore jamais vu: le Japon.

Calligraphie réalisée en direct par l’artiste Mamimozi sur une toile de 2m10×2m10 et vendue 17000€

Le nom TOKI vient du kanji 刻 dont une des significations est “le temps”. Ce caractère signifie également “graver” et vous allez voir que les deux sens sont liés: sur les horloges japonaises (les fameuses wadokei), les jours sont divisés en 12 périodes de jour et 12 périodes de nuit, chacune étant représentée par un signe du zodiaque chinois. La durée de ces périodes n’était pas fixe, mais changeait en fonction des saisons, on parle alors d’heure temporaire. Sur les wadokei, on retrouvait donc pour chacune de ces heures temporaires une petite plaque gravée du signe du zodiaque correspondant. Autrement dit, chaque gravure représentait une heure. Et comme vous l’avez deviné, ces heures temporaires étaient appelées TOKI en japonais. Vous comprenez donc maintenant pourquoi le même kanji peut être utilisé pour parler de gravure ou de temps !

Mais revenons à cette enchère sur le thème du Japon.

L’enchère s’articule donc autour du thème du Japon avec globalement quatre types de montres proposées:

  • les montres venant de collectionneurs japonais

  • les montres faites pour le marché japonais

  • les montres de marques japonaises établies

  • les montres d’horlogers indépendants japonais


Je ne m’étendrai pas sur les deux premières catégories, mais je vous invite à aller voir la page dédiée à l’enchère sur le site de Phillips pour vous faire une idée. De la simple Rolex Explorer à la Vianney Halter en passant par de la Patek “Kimono” en émail cloisonné, de la De Béthune ou des montres de poche exceptionnelles, la sélection de montres présentées ne laisse planer aucun doute sur l’excellence et le niveau des collectionneurs japonais !

Connaissant assez mal ces montres et leur marché, je préfère laisser ceux qui savent en parler. Mais il me semble intéressant de s’attarder plus en détail sur les deux autres catégories. Je vous propose donc de regarder montre par montre ce qui était proposé et d’analyser les prix qui ont été atteints.


Les montres de marques japonaises établies


Les trois grands noms de l’horlogerie japonaise étaient forcément représentés, à savoir Casio, Citizen et Seiko.

Casio

L’unique représentante de Casio est, vous vous en doutez, quand même une montre exceptionnelle puisqu’il s’agit de la référence G-D5000-9JR. Ça ne vous dit rien? Il s’agit tout simplement d’une G-Shock… en or massif 18 carats !

Sortie à 35 exemplaires pour les 35 ans de G-Shock, cette montre au doux nom de G-Shock Dream Project “Pure Gold” a été allouée via une loterie aux collectionneurs japonais en mai 2019 et, contre toute attente, elle s’est extrêmement vite vendue malgré le prix conséquent de 70 000$ et un poids de 297g, soit environ 235$ le gramme !

Vous pourriez être surpris qu’une telle montre se soit aussi bien vendue, mais vous serez alors encore plus surpris d’apprendre que celle-ci s’est vendue lors de l’enchère environ 139000€, soit un tout petit peu plus du double de son prix catalogue !

Belle performance pour cette montre qui est, je pense, la Casio la plus chère jamais vendue !

Si jamais vous avez 139000€ à investir chez Casio, sachez qu’à la place vous pouvez acheter une FW91 par jour pendant 19 ans. A vous de voir ce que vous préférez…

Citizen

Chez Citizen aussi on ne retrouve qu’une représentante mais pas des moindres: la AQ6110-10L. Comprenez par là qu’il s’agit d’une The Citizen équipée du fameux calibre à quartz 0100 donné pour une précision hallucinante de +/- 1 seconde par an. Ce modèle présente en plus un cadran en papier washi teinté à la main à l’indigo naturel, dans la ville de Tokushima, berceau de l’Aizome (teinture à l’indigo), où on retrouve les derniers artisans qui font pousser et macérer eux-même les fleurs d’indigo.

Il s’agit d’un modèle plus courant sorti fin 2022 pour le prix de 880,000¥ au Japon, soit actuellement environ 5550€ (novembre 2024). 

Celle-ci est partie pour 3400€, ce qui semble être une bonne affaire pour l’acheteur. 

Citizen ne proposant presque pas, à ma connaissance, de pièce très coûteuse ou un peu excentrique comme cette Casio en or massif, je pense qu’il était difficile de trouver une pièce qui attise la folie dépensière des enchérisseurs. On aurait pu espérer voir le tourbillon Citizen créé par Hajime Asaoka, mais ce n’était malheureusement pas le cas. Le prix reste légèrement supérieur aux estimations de Phillips, mais celles-ci étant notoirement toujours très basses, il n’y a pas grand chose à dire sur ce résultat quelconque pour Citizen.


Seiko

Sans grande surprise, Seiko est de loin la grande marque japonaise la plus représentée dans cette enchère avec pas moins de 9 pièces.


Seiko vintage

Dans les vintage proposées, on retrouve quatre modèles exceptionnels

Seikosha Tensoku

Si vous êtes déjà lecteur de Wadokei, vous connaissez cette montre. Si ce n’est pas encore le cas, je vous invite à lire cet article.

Le modèle proposé pour la vente semble être en très bon état. Il s’agit de la version tardive avec un mouvement 9 rubis. A ma grande surprise, celle-ci s’est vendue à peine au-dessus de son estimation, à environ 10000€, soit globalement le prix du marché pour ce modèle.

Après considération, la Chine n’était peut être pas le meilleur endroit pour vendre à prix record une montre destinée à l’armée impériale du Japon… 

Seiko Astronomical Observatory Chronometer

Que vous l’appeliez 45GSN, 45AOC ou Astronomical Observatory Chronometer, cette montre est un des mythes de l’histoire de Seiko ! Après la victoire de Seiko aux concours de chronométrie de Genève et Neuchâtel en 1968, l’observatoire de Neuchâtel a continué d’accepter de tester et certifier des mouvements. Seiko a donc envoyé 103 calibre 4520A et 73 ont réussi les tests très exigents de l’observatoire. Au lieu de communiquer dessus et de mettre ces mouvements dans un tiroir, Seiko a décidé de les emboîter dans une montre unique entièrement en or avec un travail de texture impressionnant sur le cadran et la carrure, alors que ces mouvements ne sont habituellement pas destinés à la commercialisation. En 1969 ce sont 25 mouvements sur 30 qui sont certifiés, puis 128 sur 150 en 1970. Il y a donc eu un total de 226 45GSN fabriquées en vendue sur une période de 3 ans. Si le sujet vous intéresse et que la langue de Shakespeare ne vous impressionne pas, je vous conseille cet article détaillé d’Anthony Kable sur le sujet.

La montre présentée pour l’enchère a été exposée quelques mois au Seiko Museum de Tokyo. Le barillet montre également des traces d’oxydation non-négligeables, les photos d’Hodinkee montrent un cadran relativement oxydé (chose que je n’avais pas vu sur les photos de Phillips). Ces détails expliquent sûrement le prix réalisé de 54000€, qui est dans la moyenne de ce qu’on peut espérer trouver maintenant pour ce mythe de l’histoire de la marque. Un résultat donc correct, mais pas particulièrement remarquable pour autant.


Grand Seiko VFA Day-date

Je crois qu’il n’est plus nécessaire de présenter la VFA. Celle-ci était la propriété de Mark Cho, de The Armoury, et se retrouvait dans le fameux livre “A man and his watch”. Le boitier semble ne pas avoir été poli mais le verre n’est pas d’origine et le cadran est marqué. La version day-date étant la moins commune et la plus recherchée, j’étais curieux de voir si la provenance de la montre allait compenser ses petits défauts.

Elle s’est vendue 27800€, ce qui est un prix très élevé pour une 6186 VFA. Mais puisqu’il est de plus en plus difficile d’en trouver en bel état, je crois que les prix vont gentiment augmenter au cours des prochaines années. Ceci étant dit, cela reste un très bon résultat, sûrement expliqué par la provenance de la montre.


Seiko Divers 6215-7000


Chaînon manquant entre la 62MAS et la fameuse plongeuse pro 6159, ancêtre de la MM300, la 6215-7000 est un des modèles de plongeuse vintage les plus appréciés des collectionneurs. Dans un très bel état, avec un insert de lunette très bien conservé et pas d’oxydation sur les index et les aiguilles (bien que je pense que l’aiguille des heures ait été re-lumée) et équipée d’un verre de rechange (celui d’origine semble être vendu avec), elle s’est vendue 7700€, soit plus ou moins le prix du marché, voire même un bon prix compte tenu de l’état et de la présence du verre d’origine.

Grand Seiko modernes


SBGW239

First en platine sortie pour les 130 ans de Seiko en 2011, cette montre également venue de la collection personnelle de Mark Cho est une pièce vraiment destinée aux connaisseurs de GS. Version platine de la fameuse SBGW033, il est intéressant de faire le parallèle entre ce modèle et la vraie First en platine de 1960, une des montres les plus rares de l’histoire de Seiko, d’autant plus que cette version moderne fait la même taille que celle d’origine et pourrait donc être considérée comme sa meilleure réédition moderne.

Son prix réalisé de 17000€ ne semble pas très impressionnant non plus, puisqu’il s’agit plus ou moins du prix qu’on peut espérer payer pour cette montre. Il s’en est vendu une à Genève en 2019 pour un petit peu plus (20000€ au taux de change actuel). Ce n’est donc pas un résultat très impressionnant, mais qui ne me surprend pas vraiment puisqu’on est quand même éloigné du style actuel de GS avec une montre petite et sobre.


SBGZ009

Masterpiece du Micro Artist Studio avec son boitier en platine gravé à la main, ses aiguilles et ses index en or blanc et son mouvement aux terminaisons exceptionnelles (anglage main, angle rentrant etc), il s’agit de ce qu’on peut espérer de mieux venant de Grand Seiko.

Vendue 80000€, elle s’est vendue lors de l’enchère pour le prix de 54000€, soit une bonne affaire pour l’acheteur mais un résultat décevant pour la marque, surtout pour une vente dans une maison d’enchère où l’on est habitué d’avoir des prix bien au-dessus des prix du marché !

Credor

GBLR99 aka Eichi I

Si la Credor Eichi II est maintenant très connue des amateurs, l’Eichi I sortie en 2008 à seulement 25 exemplaires est beaucoup plus confidentielle. Plus petite, avec son cadran plus complexe en porcelaine fait par la fameuse maison Noritake, son mouvement en maillechort et plein d’autres détails uniques, il s’agit d’un modèle que l’on ne voit presque jamais proposé à la vente et qui surclasse la version actuelle de l’Echi au moins par sa rareté, mais aussi par ses détails selon à quel collectionneur vous demandez !

Et le prix réalisé par cette montre est probablement la plus grosse surprise de cette vente aux enchères, puisque le marteau s’est abattu pour le prix d’environ 216000€ !

Pour information, le prix de la Credor Eichi de 2008, au taux de change actuel, était d’environ 37000€.

Le résultat obtenu par cette Eichi signe le caractère mythique et rarissime de cette version déjà extrêmement prisée des collectionneurs et la fait définitivement entrer dans le panthéon des montres japonaises !


GBLQ998

La Credor Sonnerie fait partie des montres les plus intrigantes et complexes jamais proposées par Seiko. Avec son mouvement squelette logé dans une version miniature d’un orin japonais (ou bol bouddhiste), ce modèle Spring Drive sorti en 2006 est toujours au catalogue (contrairement à la répétition minutes). Son prix n’a pas changé et flirte avec les 139000€. Le prix réalisé lors de l’enchère de 77000€ n’est donc pas un signal très positif. Cette enchère aura donc fait un heureux, mais c’est clairement pas le vendeur qui avait acheté cette montre il y a seulement trois ans… Et vu le prix réalisé par l’Eichi, le fait que ce soit un Spring Drive ne suffit pas à expliquer ce résultat un peu décevant !

GCBY997

Encore un nom pas très sexy, mais comme vous le savez déjà, c’est une spécialité des japonais… À cette référence digne de Star Wars, je préfère son nom officieux Ryusei Raden. Ryusei veut dire météore ou étoile filante et Raden est le nom de la technique d'incrustation de nacre dans de la laque.

Cette belle Credor équipée du calibre 68 ultra fin et de ce magnifique cadran est une édition limitée de 60 pièces sorties en 2023 et proposée à environ 10400€ au Japon. Le prix réalisé de plus de 26000€ est donc une belle surprise, peut être expliquée en partie par le fait que cette montre appartenait également à Mark Cho. Il peut tout de même sembler surprenant qu’un modèle simple et très récent se vende 2,5x le prix du neuf quand la Sonnerie s’est vendue pour la moitié de son prix catalogue !

Voilà qui clôture donc les résultats obtenus par les grandes marques japonaises. Si la Casio et la Credor Eichi sortent du lot pour leurs prix extrêmement hauts réalisés, le reste est plutôt en demi teinte, avec surtout la VFA et la Credor Ryusei Raden de Mark Cho qui réalisent de bons prix, et des prix moyens voir bas pour le reste, les deux grandes surprises étant pour moi la Credor Sonnerie et la Grand Seiko Masterpiece. Au moins, on est sûr que Seiko ne fait pas comme les grandes marques Suisses et ne truque pas les enchères en achetant eux-mêmes les montres pour faire grimper les prix artificiellement !


Passons maintenant aux horlogers indépendants.



Les montres d’horlogers indépendants japonais




Precision Watch Tokyo

Je vais commencer par parler de Hajime Asaoka, car même si aucune montre présentée ici ne porte son nom sur le cadran, il est derrière 6 lots présentés lors de la vente.

Etant un des pionniers des horlogers indépendants japonais, son nom vous dit sûrement quelque chose. Bien qu’il ait fabriqué des tourbillons exceptionnels en son nom et pour Citizen, il a été plus largement connu depuis la création de sa marque bien plus abordable: Kurono Tokyo.

Il est aujourd’hui à la tête de Precision Watch Tokyo, ou PWT pour les intimes, une entreprise qui regroupe 4 marques: Hajime Asaoka (sa marque indépendante très haut de gamme), Otsuka Lotec créée par Jiro Katayama (qui vient de recevoir le prix Challenge du GPHG), Takano, une marque historique japonaise qui appartient maintenant à Ricoh mais pour laquelle PWT a obtenu une license pour utiliser le nom, et Kurono Tokyo qu’on ne présente plus.

Kurono Tokyo Grand Niji

Kurono Tokyo a présenté un modèle unique nommé Grand Niji et il s’agit de la première Kurono avec un boîtier en or. Son cadran est fait en laque par l’artiste Megumi Shimamoto avec qui la marque a déjà collaboré. La technique utilisée permet, après application de plusieurs couches, d’obtenir un rendu arc-en-ciel pailleté absolument hypnotisant !

Avec un prix de presque 28000€, je pense qu’il s’agit d’un bon signal pour la marque habituée plutôt à des montres en acier d’un prix habituellement bien plus contenu. Je dois dire que je m’attendais à un prix un peu plus élevé, mais cela reste un bon résultat compte tenu du calibre basique utilisé et le positionnement habituel de la marque.


Kurono Tokyo Chronograph 2

La seconde Kurono de l’enchère n’était pas fournie par la marque puisqu’il s’agit du Chronograph 2 sorti en 2021. Ce chrono automatique de 38mm équipé du classique mouvement Seiko/Time Module NE86 et qui reprend le style reconnaissable de la marque s’est vendu environ 5400€, soit un prix élevé mais pas pour autant délirant lorsque l’on sait que les chrono de la marque se négocient plutôt entre 3 et 4000€ habituellement.

Takano Chateau Nouvel

Hajime Asaoka a annoncé il y a peu qu’il relançait la marque Takano, endormie pour la plus grande partie de ces 60 dernières années. Le style se rapproche beaucoup de Kurono Tokyo, avec probablement la volonté de montrer la patte d’Asaoka dans le design, mais le positionnement n’est clairement pas le même. Avec un boîtier au polissage zaratsu et une certification de l’observatoire de Besançon pour le calibre Miyota embarqué, le nouveau chronomètre sera proposé à la vente au prix de 5500€ environ au Japon.

Le modèle unique proposé aux enchères est équipé d’un cadran rose d’une couleur appelée au Japon toki-iro, littéralement la couleur de l’ibis japonais. Vous remarquerez que l’ibis en japonais se prononce toki, homonyme de l’enchère du jour.

Et grande surprise, cette montre s’est vendue un peu plus de 26000€ ! Voilà qui fera une bonne pub pour la nouvelle marque de l’écurie d’Hajime Asaoka !


Otsuka Lotec

Otsuka Lotec est une jeune marque avec le vent en poupe ! Lorsque j’ai découvert cette marque il y a environ deux ans, Jiro Katayama faisait encore ses montres seul dans son petit atelier du quartier d’Otsuka, à Tokyo, comme il le faisait depuis 2008. Peu ou pas d’infos en ligne, des montres dispo occasionnellement, au fur et à mesure qu’elles sont faites, et qui semblent se vendre très vite, et évidemment aucune communication en anglais.

Il s’avère qu’en 2022, je ne fus évidemment pas le seul à découvrir cette marque ! 

Jiro Katayama
Credit: otsuka-lotec.com

C’est cette année-là que Hajime Asaoka découvre le travail de Katayama-san et décide d’investir dans la marque. Jiro Katayama continue à travailler sur les protos dans son atelier et supervise maintenant la production des horlogers de PWT. Malgré la difficulté à obtenir des montres (il faut être résident japonais et avoir une carte bancaire japonaise pour participer au tirage au sort), la marque a prit en popularité en 2023 grâce à Swiss Watch Gang puis encore en 2024, jusqu’à remporter le Prix Challenge du GPHG cet automne.

C’est dans ce contexte favorable que trois montres sont présentées aux enchères.



N°6 Shinonome

Son nom signifie le ciel juste avant l’aube. Il s’agit du modèle N°6 (récompensé au GPHG) avec un cadran semi transparent et un boitier traité noir. Le modèle de base, équipé d’un Miyota et d’un module fait maison, coûte approximativement 2800€ au Japon. Mais il semblerait que le prix remporté au GPHG ait boosté le résultat de cette vente puisque cette pièce unique proposée spécialement pour l’enchère s’est vendue près de 65000€ !!!

N°6

En plus de la version Shinonome, une N°6 classique a été mise en vente par son propriétaire originel qui l’avait achetée au mois d’avril cette année et qui a réussi une sacrée bonne affaire puisque celle-ci s’est vendue un peu plus de 57000€ !!!

N°7.5

Enfin, une troisième Otsuka Lotec d’août 2023 a été proposée à la vente. Il s’agit cette fois-ci d’un modèle au look différent mais qui suit le même principe: un classique Miyota coiffé d’un module maison. Et bien que le prix soit bien moins élevé que les deux N°6 que l’on vient d’évoquer, celle-ci s’est tout de même vendue 20000€, soit près de 10x son prix originel de 2200€.

C’est donc un carton plein pour Otsuka Lotec qui continue une année mémorable après sa victoire au GPHG ! Clairement une des bonnes surprises de cette enchère !


Je conclurai cette partie articulée autour des marque d’Hajime Asaoka en précisant que, sous l’impulsion de Jiro Katayama, l’intégralité de l’argent généré par la vente des trois montres fournies par Precision Watch Tokyo (les trois autres viennent directement de collectionneurs) sera utilisée pour aider l’industrie de la laque de Wajima qui a été gravement touchée par un tremblement de terre le 1er Janvier 2024. 


Naoya Hida type 1D-2

Naoya Hida est quelqu’un de très connu dans le monde de l’horlogerie au Japon puisqu’il travaille dans ce milieu depuis 1990. C’est avec presque 30 ans d’expérience, d’abord dans la vente et le marketing, puis dans la distribution pour FP Journe et Ralph Lauren Watch, qu’il lance sa marque en 2018. Très appréciée des collectionneurs, sa petite production de quelques dizaines de montres par an s’arrache, au point que les attributions sont faites par un système de loterie ! 

Kosuke Fujita, horloger, Naoya Hida, CEO et créateur de la marque, Keisuke Kano, graveur
Crédit: naoyahidawatch.com

Le modèle présenté ici n’est pas une pièce unique à proprement parler, il s’agit du modèle 1D-2, mais le vainqueur de l’enchère pourra faire personnaliser sa montre avec une gravure unique, en collaboration avec Keisuke Kano, le graveur de la marque.

Si vous faites partie des 5 heureux élus qui auront le droit d’acheter une 1D-2 directement auprès de la marque en 2024/2025, cela vous coûtera environ 36600€. Et visiblement, il y avait du monde qui se bousculait au portillon puisque celle vendue par Phillips est partie pour un peu plus de 77000€ ! Signe, s’il en fallait, du succès de cette belle marque japonaise auprès des collectionneurs !


Je conclurai enfin avec mes deux chouchous, ou plutôt mes trois chouchous !


Masahiro Kikuno

Le premier est quelqu’un que j’admire depuis des années, et il est de loin mon horloger préféré: Masahiro Kikuno. Malgré son jeune âge, c’est le premier indépendant Japonais, puisqu’il exerce depuis 2011 et a rejoint l’Association Horlogère des Créateurs Indépendants en 2013. Il s’est fait connaître entre autres avec sa Wadokei Revision, une version modernisée des wadokei, pour la première fois en montre-bracelet. Mais comme ça ne suffisait pas, il fait tout à la main, selon les techniques d’époque ! 

Masahiro Kikuno
Crédit: europastar.com

Il a présenté deux montres à l’occasion de TOKI.

Masahiro Kikuno Tourbillon 2012

Voici tout simplement la première montre que Masahiro a vendu en 2012. Un collectionneur, conquis par le travail de Kikuno-san, avait acheté lors de Baselworld 2012 une paire de tourbillons: le premier en argent, le second en or rose. Alors que le collectionneur était trop attaché à sa montre pour vendre la version en argent, Kikuno-san a d’abord refusé de séparer la paire, mais le collectionneur en question a insisté pour que Masahiro vende celle en or rose afin de pouvoir financer son travail sur de prochaines créations.

C’est donc une pièce exceptionnelle et à la valeur sentimentale très élevée qui fut proposée ici, accompagnée d’une livre photo qui retrace toutes les étapes de la fabrication de la montre, toujours selon les techniques des horlogers de jadis.

C’est avec grand plaisir que j’ai pu constater que je ne suis évidemment pas le seul à admirer le travail de Masahiro Kikuno, puisque malgré une estimation très pessimiste située entre 23 et 46000€, alors que l’horloger en demandait 90000€ en 2012, elle s’est vendue pour la rondelette somme de 278000€ !! Une très belle réussite pour cet horloger peu connu mais très apprécié des amateurs d’horlogerie japonaise !!

Masahiro Kikuno SO

La deuxième pièce qu’il a proposé pour l’enchère est très différente de la première. Contrairement à ses habitude, Masahiro a cette fois-ci réalisé cette montre sur la base d’un calibre Seiko NH34 et a pour la première fois utilisé une CNC pour l’assister dans la fabrication du module de carte du ciel et pour la fabrication du cadran. Mais pourquoi passer d’un travail manuel ancestral à la CNC? Et bien tout simplement parce que Masahiro enseigne maintenant dans l’école horlogère de Tokyo et qu’il souhaitait apprendre à ses étudiants à travailler avec une CNC. Il a donc réalisé une montre pour lui, facile à porter au quotidien, et une seconde pour l’enchère. Mais il précise bien qu’il ne compte pas continuer à proposer ce genre de produit, puisqu’il préfère évidemment le travail manuel, plus long et difficile, mais plus beau au final.

Cette montre estimée entre 580 et 2100€ s’est finalement vendue… 105000€ !!!

Etonnant quand on voit qu’il s’agit d’un simple mouvement Seiko et d’un module fait à la CNC, mais cela montre le statut qu’à obtenu Masahiro Kikuno au fil des années, et je ne peux que me réjouir pour lui ! 


Ces résultats obtenus par le jeune horloger originaire d’Hokkaido laissent entrevoir un avenir serein pour lui et une vraie reconnaissance de la communauté horlogère pour son travail hors du commun !

Masa’s Pastime

Je conclurai avec l’horloger indépendant peut-être le moins connu pour l’instant sous nos latitudes, et pourtant pas des moindres: Masa Nakajima.

Je ne m’étendrai pas trop sur le sujet puisque j’ai eu le plaisir d’aller à sa rencontre lors de mon dernier voyage à Tokyo et que je vous prépare un article sur le sujet qui paraîtra dans le premier numéro de Wadokei Magazine !

En quelques mots, Masa est passé de plongeur professionnel à brocanteur puis à horloger, un parcours plutôt atypique ! Sa boutique située dans le quartier de Kichijōji, à Tokyo, s’est développée en proposant des services d’horlogers, la vente de montres de poches, mais également la possibilité de transformer des mouvements de poche en montre bracelet, en faisant tout sur place. Et depuis peu, il a également lancé la fabrication de mouvements maison et de montres sous sa propre marque Masa&Co. Et comme vous vous en doutez, le “&Co” fait référence à toute une équipe d’horlogers, décorateurs et graveurs qui travaillent avec lui au quotidien !

Masa’s Pastime répétition minutes

La première montre proposée fait encore partie de la collection de Mark Cho, l’homme de l’ombre de cette enchère Phillips. Il s’agit d’une commande qu’il a passé à son ami de Kichijōji pour emboîter un mouvement à répétition minutes de A. Golay-Leresche & Fils du XIXe siècle, avec son cadran en émail, le tout dans un boîtier de montre-bracelet.

Masa se focalisant maintenant sur sa nouvelle marque, il n’est plus possible de demander la personnalisation de montre bracelet sur base de mouvement de poche, il s’agissait donc là de la dernière occasion pour qui que ce soit de mener ce genre projet au bout avec Masa et son équipe. En effet, la montre n’est équipée pour l’instant que d’un boitier prototype et non pas du boitier final en or blanc que Mark Cho avait imaginé.

Cela n’a pas empêché la montre d’atteindre le prix de 46300€, un score plus qu’honorable pour cette montre atypique que l’heureux possesseur pourra finir de personnaliser dans le fabuleux atelier de Kichijōji ! Un très bon début pour Masa et son équipe !


Masa&Co Nayuta Model A - TOKI

Parmi la brillante équipe de Masa se trouve le jeune horloger Nayuta Shinohara, entre autres vainqueur du prestigieux Walter Lange Watchmaking Excellence Award en 2020.

Masa a décidé de montrer la confiance qu’il donne à Nayuta et lui a laissé libre court pour la création d’un modèle de son choix pour inaugurer la marque Masa&Co.

Nayuta Shinohara
Crédit: masaspastime.com

C’est ainsi qu’est sorti en 2023 le modèle Nayuta, du prénom de son concepteur, fruit du travail conjoint du jeune Shinohara-san et de ses collègues de l’atelier.

Le modèle proposé pour l’enchère reprend le mouvement maison et le design du modèle Nayuta A, mais avec un cadran sublime gravé à la main par le graveur de l’atelier.

Encore une fois, je ne m’étendrai pas plus ici puisque l’article prévu pour le premier numéro de Wadokei Magazine reviendra sur le sujet dans les moindres détails !

En tous cas, j’ai été ravi de constater le succès de cette pièce qui s’est vendue presque 68000€, soit bien plus que les 45000€ du modèle que propose la marque. Un très beau score pour cette jeune marque qui mérite qu’on parle d’elle et dont on devrait entendre parler de plus en plus !


Conclusion


On voit donc que les résultats pour les indépendants sont bien plus satisfaisants que pour les grandes marques, ce qui confirme une tendance installée depuis déjà plusieurs années. Acheter la montre d’un indépendant, c’est se payer une pièce d’artisanat mais aussi un morceau de l’âme d’un horloger. La démarche qui amène aux horlogers indépendants n’est pas la même que celle qui pousse à rentrer dans la boutique d’une marque établie. Il se crée une connexion personnelle beaucoup plus forte avec un indépendant, non seulement car les choses sont souvent bien plus transparentes, mais aussi parce qu’on ne fait pas seulement une transaction, on fait une rencontre. Et je pense que c’est en grande partie ce qui explique aujourd’hui le succès des indépendants. 

Nayuta Shinohara, Masahiro Kikuno, Naoya Hida, Masa Nakajima, Mark Cho
Credit: Homer Narvaez pour Tokyo Watch Club 
https://tokyowatchclub.jp/

Je suis donc ravi de constater que cette enchère historique dans l’histoire de l’horlogerie japonaise a permis au monde de découvrir ou de revoir des noms et des visages qui, je l’espère, deviendront familier pour les amateurs. Au-delà des montres, apprendre à connaître les personnes qui les fabriquent reste toujours, à mon sens, un des plus beaux aspects de la passion horlogère. J’ai hâte de vous présenter, dans les mois et les années à venir, tous ces artistes et ces artisans qui donnent un nouveau souffle à l’horlogerie nippone !

En tous cas je tiens à féliciter chaleureusement ces personnes hors du commun qui ont eu l’occasion de briller devant la communauté horlogère et bravo à Mark Cho qui a œuvré dans l’ombre pour mettre ces personnes sur le devant de la scène ! Ils méritent tout ce succès et même encore plus !

皆さんお疲れさまでした !!

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Arnaud.A Arnaud.A

Seikosha Tensoku: la montre des Tokkotai

J’ai écrit cet article en Octobre 2017 pour le site Les Rhabilleurs, où il est toujours disponible: https://www.lesrhabilleurs.com/2017/10/seiko-seikosha-tensoku-tokkotai/
Je le partage ici également car un des objectifs de ce site est de regrouper tous mes écrits en un seul et même lieu.

Un contexte historique et culturel très particulier

«Le devoir est plus lourd qu’une montagne ; la mort est plus légère qu’une plume.»

Fin octobre 1944.

Le fameux Yukio Seki est mort en héros en envoyant son Mitsubishi Zero contre le pont d’un porte-avion Américain. Il était à la tête du tout premier groupement d’attaque spéciale (ou tokkotai), l’unité Shikishima. Les Américains sont aux portes du Japon et l’état-major Nippon sait que les Philippines sont un point stratégique essentiel à tenir. L’unité Shikishima, composée de trois kamikaze et de deux escortes, parvient à couler le St Lo, porte-avion Américain stationné dans le Golfe de Leyte. La solution contre l’ennemi Américain semble toute trouvée. Si un ou deux avions suffisent à couler un tel bâtiment, ils estiment que le sacrifice de trois-cents pilotes devrait pouvoir mettre un terme à la guerre du Pacifique.

Yukio Seki, jeune pilote émérite de seulement 23 ans, est immédiatement érigé au rang de héros national, fils de l’Empire offrant sa vie pour sa patrie.

Yukio Seki

Isao Matsuo a lui aussi 23 ans. Comme Yukio Seki, il a été choisi pour sacrifier sa vie pour l’Empereur en précipitant son chasseur sur un bâtiment Américain. Voici la lettre qu’il a rédigé pour sa famille, quelques heures avant son ultime décollage le 29 Novembre 1944.

Chers parents,

Vous pouvez me féliciter. On m’a offert la chance d’avoir une mort superbe. Aujourd’hui est mon dernier jour. Le destin de notre patrie dépend de cette bataille décisive dans les mers du Sud où je vais tomber, tels les pétales d’un cerisier radieux.

Je vais être le bouclier de Sa Majesté, mourir d’une belle mort avec mon chef d’escadrille et mes amis. Combien j’aurais aimé être né sept fois, pour frapper l’ennemi à chaque fois !

Comme j’apprécie d’avoir la chance de mourir comme un homme ! Je vous suis profondément reconnaissant, à vous qui m’avez élevé, m’entourant de vos prières constantes et de tout votre amour. Et je suis aussi reconnaissant envers mon chef d’escadrille et tous mes supérieurs, qui se sont occupés de moi comme si j’étais leur propre fils et qui m’ont entraîné avec tant de soin.

Merci, mes parents, pour ces 23 années pendant lesquelles vous vous êtes occupés de moi et m’avez guidé. J’espère que ce que je vais faire maintenant pourra repayer au moins en petite partie ce que vous avez fait pour moi. Pensez du bien de moi, et sachez que votre Isao est mort pour notre pays. C’est mon dernier souhait. Il n’y a rien d’autre que je désire.

Mon esprit reviendra vers vous. J’attends avec impatience votre visite au sanctuaire Yasukuni. Prenez bien soin de vous.

Combien est glorieuse l’unité Giretsu des forces d’attaque spéciales, dont les bombardiers Suisei vont fondre sur l’ennemi ! Notre but est de plonger sur les porte-avions ennemis. Des cameramen sont venus faire des prises de vues. Il est possible que vous nous voyiez au cinéma, pendant les actualités.

Nous sommes seize guerriers aux commandes de bombardiers. Que notre mort soit soudaine et propre, comme un cristal qui se brise.

Ecrit à Manille, la veille de notre mission.

Isao

La lecture de ces lignes terrifiantes et de l’histoire du héros Yukio Seki confirment l’idée que l’on se fait généralement des kamikazes: un groupe de soldats volontaires pour sacrifier leur vie dans un ultime acte de bravoure.

Et pourtant, comme souvent, la vérité est beaucoup plus nuancé que cela…

Kamikaze ou Tokkotai ?

Kamikaze signifie «Vent des Dieux» et fait référence à plusieurs éléments de l’histoire et de la culture Japonaise, principalement aux deux tempêtes qui coulèrent les troupes de Kublai Khan, petit-fils de Gengis Khan, lors des tentatives d’invasions Mongoles en 1274 et 1281. Ces deux tempêtes devinrent symbole de la protection divine contre l’envahisseur.

Aujourd’hui, les Japonais parlent plutôt de Tokkotai, d’unité d’attaque spéciale, le terme de kamikaze n’ayant pas la même connotation que chez nous.

La première «attaque spéciale» de l’armée Japonaise a eu lieu pendant la bataille de Shanghai en 1932. Des soldats se sont fait sauter avec une bombe en territoire ennemi mais il s’avère que cette mission n’était pas sensée être une mission suicide et que les soldats en question ont perdu la vie simplement à cause d’une mèche trop courte…

Cet incident ainsi que quelques autres (comme les sous-mariniers de Pearl Harbour) furent repris par la propagande Japonaise afin de faire de ces morts des héros prêts à sacrifier leurs jeunes vies pour la patrie. Les notions d’honneur et de fidélité étant des préceptes fondamentaux du bushido, le voie du guerrier à laquelle répondaient les samuraï, de tels actes étaient perçus par la population comme le sacrifice ultime d’honorables guerriers fidèles à l’Empereur.

Lors de la Seconde Guerre Mondiale, plusieurs cas d’avions touchés par l’ennemi et préférant périr en emportant avec eux un maximum de victimes ont été recensés mais il ne s’agissait pas de mission suicide à proprement parler, mais plutôt de mourrir de la manière la plus «efficace» possible.

A gauche, Yukio Araki et un chiot. Araki mourra le lendemain dans une attaque suicide à l'age de 17 ans.

Or, lorsque le vice-amiral Takijiro Onishi forme l’unité Shikishima pour la bataille de Leyte en Octobre 44, leur mission est claire: trois chasseurs ont pour mission de se jeter sur le St Lo, porte-avion Américain situé au large des Philippines. Les pilotes désignés savent qu’ils décollent pour la dernière fois et sont envoyés avec pour seule mission de mourir.

Mais encore une fois, la propagande Japonaise a voulu faire croire à la population qu’il s’agissait d’un acte de bravoure et que les futurs héros étaient fiers d’être élus par l’Empereur comme leur divin bouclier. Yukio Seki fut bien à la tête du premier tokkotai mais son commandement ne lui avait en fait pas laissé le choix…


Entre propagande glorieuse et sombre réalité


L’histoire de Yukio Seki a été reprise immédiatement par la propagande Japonaise qui l’a tourné en héros fier d’offrir sa vie à l’Empereur. Or, d’autres sources affirment aujourd’hui qu’il aurait été désigné de force pour tenir ce rôle et qu’il se serait exclamé, au moment de décoller une dernière fois:

« L’avenir du Japon est bien morne s’il est obligé de tuer l’un de ses meilleurs pilotes. Je ne fais pas cette mission pour l’Empereur ou l’Empire… Je le fais car j’en ai reçu l’ordre ! »

De la même manière, les derniers mots posés sur papier des pilotes appelés étaient systématiquement contrôlés par la propagande qui leur fournissait des modèles à suivre et desquels ils ne devaient pas s’éloigner. La lettre d’Isao Matsuo citée plus haut en est un exemple parfait et ces mots n’étaient malheureusement pas les siens…

Qui étaient réellement ces jeunes recrues ?

Comme nous l’avons dit, la première unité Tokkotai était dirigée par le Lieutenant Yukio Seki, un des meilleurs pilotes de l’armée Japonaise. Il semblerait que l’état major ait décidé d’envoyer certains gradés dans ces missions afin qu’ils servent d’exemples et ne soient pas accusés d’envoyer les nouvelles recrues dans des missions suicide alors que les dirigeants restaient à l’abri.

Credit: LesRhabilleurs.com

Cette technique des «attaques spéciales» devait être un cas isolé, utilisé pour défendre les Philippines et stopper le progrès des Américains. Mais les Japonais ayant été mis en déroute, l’état major décide de généraliser l’utilisation des Tokkotai, sentant rapidement qu’ils ne pourraient reprendre le dessus sur les Américains. Bien que cela ne soit pas présenté de la sorte aux populations et aux armés, le but est maintenant de faire peur à l’ennemi, d’empêcher un débarquement et d’aboutir à une armistice en affichant clairement leur détermination extrême. Rapidement, les attaques suicide se multiplient et les pilotes sont désignés par leur commandement.

Après quelques «exemples» comme Yukio Seki, ce sont finalement les pilotes les moins habiles qui sont envoyés de préférence pour se jeter contre les navires Américains. Les pilotes les plus habiles servent eux à escorter les condamnés. Puis ce sont rapidement des étudiants qui sont appelés sous les drapeaux.

Les étudiants en sciences, en médecine ou en agriculture restent dans les universités et les étudiants en art, en lettres ou proches des mouvements de gauche rejoignent l’armé de terre ou la marine, où ils sont sommairement formés aux manoeuvres aériennes. Là où un soldat Japonais recevait 600h de formation au début de la guerre, les étudiants mobilisés dès 1945 n’ont plus droit qu’à 3 jours de formation, parfois devant mimer les manoeuvres assis dans des boites en bois et tenant un manche à balais à cause du manque d’avions…

La majorité d’entre eux ne verra jamais un bâtiment ennemi puisque la plupart de ces jeunes hommes mourront avant d’atteindre leur cible, victime de problèmes techniques ou de leur incompétence à la navigation. On estime qu’environ 15% des avions se désintégraient en l’air à l’époque où ceux-ci ne sont plus assemblés que par d’autres étudiants.

Tout ceci explique qu’à l’été 1945, seul 8% des pilotes atteignent leur cible, 92% sacrifiant leur vie en vain.

Très peu de pilotes de l’armée ou de la marine Japonaise ont survécu. La totalité d’entre eux était sensée embarquer pour une ultime attaque le 8 août 1945, attaque regroupant les dernières forces des armés Japonaises pour se jeter contre l’ennemi, car être fait prisonnier était une honte suprême. Cette décision fut prise par l’état-major Japonais sans en informer les pilotes, qui ignoraient qu’ils étaient convoqués pour une ultime attaque qui signerait la fin de l’aviation Japonaise

Mais le 6 août 1945, la bombe atomique explose au-dessus d’Hiroshima et cette dernière attaque désespérée n’aura jamais lieu.

Nombreux sont les pilotes qui ont déserté, d’autres ont attendu leur démobilisation pour se fondre dans la foule, avec souvent le regret du survivant et le souvenir des amis s’envolant une dernière fois. Mais assez paradoxalement, c’est la bombe nucléaire qui arracha ces hommes de leur funeste destin. Dans les mois difficiles qui suivirent la fin de la guerre, il n’était pas rare que d’anciens militaires soient pris à partie dans la rue puis passés à tabac par des habitants ayant tout perdu dans la guerre et cherchant à rediriger leur colère vers ceux qui leurs semblaient être fautifs…

Le 15 Août 1945, partout dans le pays les gens se sont prosternés et ont pleuré lorsqu’ils ont entendu pour la première fois la voix de l’Empereur Hiroito à la radio, annonçant la défaite du Japon et la reddition inconditionnelle aux Américains.

Des japonais réagissent à la reddition de l'Empereur Hiroito

Les montres de ces pilotes : Venons en aux faits

On sait assez peu de choses sur les montres que portaient les pilotes de l’armée Japonaise.

Ce que l’on sait, c’est que ces montres n’étaient pas des montres de dotation mais devaient être achetées à l’armée qui se fournissait chez Seikosha, pour qui elles portaient le nom de Type 19. Il s’agissait plus souvent de cadeaux des proches des pilotes, fiers de l’honneur que ces jeunes pilotes apportent à leurs familles.

Seikosha fournit pour les pilotes principalement des horloges qui équipent les cockpits des avions, des montres bracelet et plus rarement des chronographes. On peut noter que les horloges des cockpits et les montres bracelet partageaient le même mouvement basique.

Finalement, la plupart des pilotes portaient l’horloge de leur cockpit autour de leur cou, tenue par un morceau de toile de parachute, ce qui est confirmé par nombre de photos d’époque.

Les montres bracelet étaient fabriquées pour la navigation et proposaient un réhaut tournant gradué, controlé par la lunette cannelée de la montre qui permettait de calculer les temps de vol.

Il semblerait que ces montres n’étaient pas des plus courantes chez les pilotes et qu’on les retrouvait plutôt au poignet des chefs d’escadron ou des pilotes escortant les chasseurs destinés à fondre sur l’ennemi.

Credit: LesRhabilleurs.com

Cela semble se confirmer, encore une fois, par le fait que finalement, une grande partie des tokkotai n’étaient pas des pilotes expérimentés et ne faisaient que suivre tant bien que mal leur escadron, ne disposant pas des connaissances nécessaires à la navigation, alors que les pilotes expérimentés étaient assignés au rôle d’escorte.

On comprend donc qu’au-delà de la nature même des «attaques spéciales», ces montres sont excessivement rares aujourd’hui du fait qu’aucun membre des tokkotai ne fut capturé, que les survivants ne furent pas nombreux et que ces montres-bracelet n’étaient pas monnaie courante.

Credit: LesRhabilleurs.com

Les informations sur ces montres-bracelet ne sont pas énormes mais voici ce que l’on en sait aujourd’hui:

Les cadrans étaient peints à la main, avec des aiguilles, des marqueurs et les chiffres 12/3/6/9 au radium. Il semblerait que ces montres soient particulièrement radioactives encore aujourd’hui d’après David Thomson du British Museum (vraisemblablement la plus radioactive de leur collection). On peut remarquer sous le radium que les aiguilles étaient bleuies.

Le mouvement est un mouvement classique Seikosha utilisé dans de nombreux modèles. Il s’agit d’un mouvement de 19 lignes, avec 15 ou 17 pierres et spiral Bréguet. Il semblerait que Seikosha ait utilisé différentes versions du même mouvement en fonction du stock disponible. On retrouvait le même mouvement dans les montres de poche ou dans les montres des chemin de fer et des opératrices téléphoniques.

Credit: LesRhabilleurs.com

Elles ont été produites dès 1941 et jusqu’en 1945 et n’étaient donc pas destinées spécifiquement aux kamikaze mais tout simplement aux pilotes de la marine et de l’armée, devenus kamikaze par la force des choses. La quasi-totalité d’entre eux ayant péri avant 1944 et le reste ayant été sacrifié avec les tokkotai, le raccourcit est souvent fait en appelant cette montre la “Seikosha Kamikaze” mais son nom en Japonais est la “Seikosha Tensoku”, signifiant «observation astronomique». Elle est aussi parfois appelée «montre de l’aéronautique navale» bien qu’elle ait visiblement aussi équipé des pilotes de l’armée de terre, moins nombreux.

L’exemplaire présenté ici présente quelques traces d’usure intéressantes. La couronne a perdu son nickelage et le fond de boite est usé et présente de nombreuses traces profondes et rectilignes. Cela indique que la montre a probablement continué d’être portée après la fin de la guerre par son propriétaire qui la remontait régulièrement, ce qui explique l’usure de la couronne. Quant au fond, il ne laisse plus apparaître les gravure relatives au bataillon et à l’avion du pilote, mais l’inspection de la face interne du fond laisse apparaître une série de déformations discrètes, signe que ces indications étaient bien présentes. Les symboles de l’aéronavale sont eux toujours visible à l’intérieur.

L’usure du fond est assez atypique, orientée dans le même sens que la gravure d’origine et avec des coups rectilignes profonds. Il n’est pas impossible que le propriétaire de cette montre, cherchant à cacher l’origine militaire de cet objet, ait volontairement fait disparaître ces indications afin d’éviter toutes représailles.

Bien qu’il soit difficile de retracer l’histoire de cette montre plus en détail, il semble plus que probable qu’elle ait appartenu à un pilote expérimenté, ayant survécu à la guerre et dont la survie ne fut redevable qu’à la tragique attaque d’Hiroshima le 6 Août 1945. Il est probable qu’il continua à porter cette montre après la guerre en effaçant les inscriptions militaires que présentait le fond de boite.

Credit: LesRhabilleurs.com

Parler de ces heures sombres de l’histoire n’est jamais facile tant cela peut raviver des souvenirs douloureux des deux côtés. J’espère que ces quelques lignes sur cet objet chargé d’histoire vous auront aidé à mieux comprendre son origine et le contexte de sa création et de son utilisation, loin des clichés habituels.

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Arnaud.A Arnaud.A

La famille Hattori

Comprendre qui est qui dans la dynastie Hattori, c’est presque aussi compliqué que de connaître tous les personnages de Game of Thrones. Mais la comparaison ne s’arrête pas là car l’histoire des Hattori est, comme dans l’oeuvre de George R. R. Martin, aussi une histoire de guerre de succession. Bon OK, je rajoute peut être un petit peu trop de drama et le terme de guerre est peut-être un peu fort… Et puis il n’y a pas de dragons dans cette histoire il me semble !

Je vous propose aujourd’hui un résumé de l’histoire de la famille Hattori, depuis les parents du fameux Kintaro jusqu’à la génération actuelle, soit 5 générations qui s’étendent des années 1830 à aujourd’hui. Mais au-delà d’un simple arbre généalogique (que vous trouverez à la fin de cet article), je vous propose de voir un petit peu mieux quelles ont été les dynamiques de pouvoir au sein de la famille et comment celui-ci s’est transmis de générations en générations, avec les évolutions que cela représente, mais également pas mal de drama. Une petite touche de Dallas dans Game of Thrones en quelques sortes !

Comprendre qui est qui dans la dynastie Hattori, c’est presque aussi compliqué que de connaître tous les personnages de Game of Thrones. Mais la comparaison ne s’arrête pas là car l’histoire des Hattori est, comme dans l’oeuvre de George R. R. Martin, aussi une histoire de guerre de succession. Bon OK, je rajoute peut être un petit peu trop de drama et le terme de guerre est peut-être un peu fort… Et puis il n’y a pas de dragons dans cette histoire il me semble !

Je vous propose aujourd’hui un résumé de l’histoire de la famille Hattori, depuis les parents du fameux Kintaro jusqu’à la génération actuelle, soit 5 générations qui s’étendent des années 1830 à aujourd’hui. Mais au-delà d’un simple arbre généalogique (que vous trouverez à la fin de cet article), je vous propose de voir un petit peu mieux quelles ont été les dynamiques de pouvoir au sein de la famille et comment celui-ci s’est transmis de générations en générations, avec les évolutions que cela représente, mais également pas mal de drama. Une petite touche de Dallas dans Game of Thrones en quelques sortes !


Les origines de Kintaro Hattori

Kintaro est le fils de Kisaburo Hattori et de son épouse Haruko. Il semblerait que Kisaburo soit né en 1828, on sait qu’il est originaire de Nagoya, d’une famille de samurai devenu de simples marchants. Il quitte Nagoya pour Edo (Tokyo) en 1848 à l’age de 20 ans où il devient antiquaire dans le quartier actuel de Ginza. Il n’est pas riche mais pas pauvre pour autant. Il meurt en 1887 à l’age de 59 ans. A ma connaissance, il n’existe pas de photo de lui.

La mère de Kintaro se prénomme Haruko (fille du printemps), elle est née en 1831 et a donné naissance à un fils unique: Kintaro. Nous n’en savons pas beaucoup plus sur sa vie jusqu’à la création de Seikosha en 1892. Elle jouera un rôle très important lorsque Kintaro crée sa première usine puisqu’elle sera en charge de superviser l’usine et plus particulièrement l’internat. En effet, Kintaro met en place un système de formation interne et sa mère, devenue veuve quelques années plus tôt, devient l’intendante. Elle supervise les clubs de baseball, de kendo, de sumo, de karuta (jeu de cartes traditionnel), elle prépare 3 ou 4 plats différents tous les soirs pour satisfaire les goûts de chacun et elle s’assure que tout le monde évolue dans un contexte le plus favorable possible et va jusqu’à s’occuper de leurs habits. Lorsqu’elle décède le 10 Avril 1915, son testament illustre le genre de personne qu’elle était: elle fait des dons conséquents à l’orphelinat de Tokyo (5000¥), à l’Institut de recherche contre le cancer (3000¥), à trois bourses scolaires de la ville (2000¥) et enfin, elle fait un don de 2000¥ à chaque employé de l’usine à laquelle elle a dédié 23 ans de sa longue vie. Pour comparaison, on estime qu’à cette période le salaire d’un instituteur était de 50¥ par mois. Converti à aujourd’hui, on peut estimer que 2000¥ de l’époque représentent environ 15000€.

Haruko Hattori 1831 - 1915

Première génération: Kintaro et Man Hattori

La vie de Kintaro Hattori fera l’objet de ma première vidéo YouTube dans quelques temps, je ne rentrerai donc pas ici dans les détails.
On peut tout de même rappeler que Kintaro Hattori est né le 21 Novembre 1860 à Edo (Tokyo) et qu’il est mort le 1er Mars 1934 à Tokyo. Il repose aujourd’hui dans le caveau familial du cimetière de Tama, hérigé par son fils Genzo en Avril 1943, aux côtés de ses parents, de son épouse, et d’une partie de sa descendance, mais nous y reviendrons plus tard.

Kintaro Hattori 1860-1934

En 1885, il épouse Man Yamamoto qui lui donnera 15 enfants entre 1883 et 1907. Elle décède un peu plus d’un an après son mari, le 13 Mars 1935. Bien que je n’ai pas trouvé de photo individuelle d’elle, je suppose qu’on peut la voir aux côté de Kintaro Hattori sur cette photo présentée par Shinji Hattori en 2016 lors d’une présentation à Baselworld.

D’après Wikipedia, il aurait été marié deux fois mais la source citée étant un livre en Japonais indisponible en ligne, je ne peux pas confirmer cette information.

Deuxième génération

Je vous passe les détails sur les 15 enfants de Kintaro et Man, mais vous trouverez leurs noms et dates de naissance dans l’arbre généalogique complet au bas de l’article.
Ce qu’il est intéressant de noter ici, c’est surtout que cette génération marque le début de l’empire Hattori. Non seulement Kintaro a été un businessman de talent et un visionnaire, mais il a appliqué ce qui se faisait depuis des siècles: il a étendu son pouvoir en mariant ses enfants. Ses 11 filles ont toutes été mariées à des personnes de pouvoir et/ou influentes, que ce soit dans des domaines politiques, économiques, diplomatiques, médicaux ou médiatiques, la famille Hattori tisse des liens forts avec la haute société japonaise de l’époque.

Parmi ses quatre fils, un décèdera d’une maladie à l’âge de 5 ans. Ses trois autres fils deviendront évidemment les héritiers, mais comme vous vous en doutez, il y a un ordre et une tradition à respecter.

Genzo Hattori (9 Avril 1888 - 6 Février 1959) - Deuxième président de K Hattori Watch Shop (aujourd’hui Seiko Holdings Corporation)

Le fils ainé est Genzo. Né le 9 Avril 1888, la tradition veut que ce soit lui qui hérite de l’empire familial au décès de son père. Il épouse Eiko Ueno, née en 1899 et fille d’un grand diplomate et haut responsable de la maison Impériale. Premier héritier de la famille Hattori, il représente la tradition et sera le second président du groupe familial à la mort de son père. C’est à lui que l’on doit la création de Daini Seikosha (littéralement deuxième Seikosha). Il quitte ses fonctions en 1946, à la fin de la guerre, et c’est son frère Shôji, de 12 ans son cadet, qui devient le 3e président. Genzo aura trois garçons, Kentaro, Reijiro et Seizaburo. Il meurt le 6 Février 1959 à l’age de 70 ans. Il était un grand pratiquant de la cérémonie du thé et un amateur de tradition japonaise.

Genzo Hattori

Shôji Hattori (20 Mai 1900 - 29 Juillet 1974) - Troisième président de K Hattori Watch Shop (aujourd’hui Seiko Holdings Corporation)

Le second fils de Kintaro est Shôji. De 12 ans le cadet de Genzo, il prend sa suite à partir de 1946 en tant que 3ème président du groupe familial. Bien que n’étant pas le premier héritier, il est considéré comme plus talentueux que son frère. C’est à lui que l’on doit la création de Suwa Seikosha pendant la guerre. Et tout comme Genzo, père de Daini, représente la tradition, Shôji, père de Suwa, représente la modernité. Vous remarquerez qu’ils ont laissé chacun leur trace comme fondateurs de ces deux entités du groupe, chacun à leur image.

Bien qu’il n’y ait pas de sources explicites à ce sujet, il semblerait qu’une première cission arrive dans la famille à cause d’une possible rivalité entre Genzo et Shôji, ce dernier n’étant pas enterré dans le caveau familial de Tokyo, mais à Kamakura, ville côtière au sud de Tokyo et ancienne capitale du Japon.

Shôji aura six enfants avec son épouse Tomoko, trois garçons et trois filles, mais c’est surtout son fils aîné Ichiro, né en 1932, qui jouera un rôle dans la succession. Ses fils auront tout de même tous un rôle au sein de Suwa Seikosha/Seiko Epson.

Shôji Hattori

Takesaburo Hattori (1903 - ???)

Père de cinq enfants et professeur émérite de l’Université Impériale de Tokyo, il a hérité de parts du groupe familial et a siégé en tant que directeur et audit au conseil d’administration.

Les deux héritiers principaux et Kintaro: Genzo et Shôji



Troisième génération

Nous allons commencer avec les héritiers directs de Kintaro, les enfants de Genzo.

Kentaro Hattori (6 Avril 1919 - 1 Septembre 1987) - 4e président de Hattori Watch Co Ltd.

Le premier fils de Genzo (héritier direct, fils ainé du fils l’ainé) est Kentaro Hattori. Diplômé en économie de la préstigieuse Faculté de Keio à Tokyo en Décembre 1941. Il arrête alors ses études et prend un poste au sein de K Hattori Watch Shop (maintenant Seiko Holdings Inc) tout en s’engageant dans l’armée. En Février 1942 il rejoint le régiment d’artillerie lourde Yokosuka avec qui il restera jusqu’à la fin de la guerre, période à laquelle il est stationné à Ouroup, dans les îles Kouriles au nord du Japon.

Lorsqu’il rentre chez lui à Tokyo à la fin de la guerre, son état de fatigue physique et psychologique le pousse à quitter son poste dans l’entreprise familial pour se diriger vers des études d’histoire à Kyoto puis à Tokyo. Il présente sa thèse en janvier 1949 puis est diplômé au mois de mars. En raison d’un contexte social très tendu, il ne trouve pas de place de chercheur en institut et devient professeur en histoire de l’économie à Keio en 1950. Malgré un début de carrière prometteur, son rôle de premier héritier le rattrape et il stoppe sa carrière académique en 1952, alors qu’il a été nommé directeur de Daini Seikosha l’année précédente. Il fait carrière en même temps au sein de Seikosha, Daini Seikosha et Hattori Watch Co Ltd (Seiko Holdings Inc) dont il sera le 4e président de 1974 à 1983.

Il épouse Keiko Nagata, la fille du président de la NHK (unique groupe audiovisuel public japonais) avec qui il aura trois fils, Junichi, Shinji et Hideo.

Il meurt d’un cancer du pancréas en Septembre 1987 à l’âge de 67 ans. Il repose dans le caveau familial auprès de son père et son grand-père au cimetière de Tama, à Tokyo.

Kentaro Hattori

Reijiro Hattori (11 Janvier 1921 - 22 Janvier 2013) - 5e président de Hattori Watch Co Ltd.

Le deuxième fils de Genzo est Reijiro Hattori. Egalement diplômé de Keio comme son frère Kentaro, il fait carrière au sein du groupe familial avant de prendre la place de son frère ainé en tant que 5e président de Hattori Watch Co Ltd (Seiko Holdings Inc) en 1983.

Son frère Kentaro et son cousin Ichiro meurent en 1987 et il se retrouve comme patriarche de la famille et prend à lui seul les rênes du groupe Seiko. Il est destitué en 2010 suite à une grave affaire mais je reviendrai là-dessus un peu plus loin.

Sa femme Etsuko est la fille ainée de Reikichi Yokohama, directeur du géant japonais de la perle Mikimoto. Je ne sais pas s’ils ont eu des enfants ensemble mais ils adoptent Shinji, le fils de son frère ainé Kentaro, qui reste encore aujourd’hui très proche de sa tante et mère adoptive Etsuko.

Reijiro meurt en 2013 à l’age de 92 ans d’un arrêt cardiaque. Sa veuve Etsuko est aujourd’hui une des plus grandes actionnaires du groupe Seiko avec 8,7% hérités de son mari.

Etsuko et Reijiro Hattori

Seizaburo Hattori (29 Juin 1926 - 26 Juin 1992)

Le troisième fils de Genzo est Seizaburo. On retrouve peu d’informations sur lui, si ce n’est qu’il a été directeur de Sankyo Kigyo, la société de gestion d’actifs familiale, jusqu’à ce que des soucis de santé le pousse à prendre une retraite anticipée en 1977 où il déménage à Vienne, en Autriche avec sa femme violiniste Toyoko (proche de la famille impériale) et ses fils Joji et Koichiro.

Il est intéressant de noter qu’il s’agit du premier fils Hattori à quitter le giron de la famille et de ses guerres de pouvoir pour s’établir en Autriche où vivent toujours ses fils et où il est enterré, loin de sa famille.

Toyoko et Seizaburo Hattori

Continuons maintenant avec les enfants de Shôji Hattori, qui a eu trois garçons et trois filles (et comme souvent, les filles se marient et on n’en entend plus parler, on ne retrouve facilement des traces que des garçons qui restent au pouvoir dans l’entreprise familiale).

Ichiro Hattori (1932 - 26 Mai 1987)

Ichiro semble être à l’image de son père, un homme brillant et un manager reconnu pour ses grandes qualités. Après avoir étudié le droit, il rejoint Daini Seikosha en 1954, en dessous de son grand cousin Kentaro, tout en continuant à se former à Zurich et à Yale. A son retour, il devient directeur de Daini Seikosha en 1961, à l’age de 29 ans, puis président en 1979. Il suit sur les trace de son père et prend la tête de Suwa Seikosha et devient le premier président de Seiko Epson en 1985, ainsi que de Seiko Electronics en 1983. Alors qu’il joue au golf au printemps 1987, il meurt subitement d’une crise cardiaque à l’age de 55 ans. Il repose à Kamakura, aux côtés de son père, et non pas dans le cimetière de Tama avec la branche “Genzo” de sa famille.

Ichiro Hattori

Tout comme son père, Ichiro Hattori était vu comme un excellent leader et jouait un rôle essentiel entre Daini et Suwa Seikosha, permettant un lien entre Suwa, dans les Alpes japonaises, et Ginza, le coeur de l’activité du groupe. Malheureusement il perd la vie à quelques mois d’intervalle de son cousin Kentaro. Etant tous les deux les ainés des fils Hattori Genzo et Shoji, Kentaro étant plutôt du coté de Daini et Ichiro du côté de Suwa (assurant ainsi l’équilibre entre les deux maisons et les deux branches de la famille), leur décès a pour conséquence de mettre tous les pouvoirs entre les mains de Reijiro Hattori, le frère de Kentaro, ce qui mènera Seiko vers une grave crise dont je parlerai un peu plus loin.

Petite anecdote au passage: Ichiro a eu une fille nommée Satoko, qui fut un temps présentie pour devenir la femme du futur Empereur Naruhito, ce qui montre les liens étroits de la famille Hattori avec la haute société Japonaise encore à la fin du XXe siècle !

Satoko Hattori

Akira Hattori (1938 - 2017)

Le deuxième fils de Shôji Hattori s’appelle Akira. Tout comme son frère Ichiro, il fera carrière au sein de Seiko Epson, ne dépassant pas le stade de directeur.

Yasuo Hattori (1941 - 15 Mars 2019)

Tout comme son frère Akira, le troisième fils de Shôji fait carrière au sein de Seiko Epson où il devient président puis président d’honneur. Lorsque son frère et son cousin décèdent en 1987, son oncle Reijiro prend le poste de président de Seiko Epson alors que Yasuo est vice-président et ne peut équilibrer le pouvoir en restant à la tête d’Epson, où Reijiro (de 20 ans son ainé) sera toujours un échelon au-dessus de lui.

Yasuo Hattori

Il me semble intéressant de noter que dans les descendants de Shôji Hattori, seul son fils ainé faisait encore le pont entre Suwa et Ginza, mais après son décès en 1987, les fils de Shôji restent centrés sur Seiko Epson, alors que le reste des entreprises familiales se retrouvent entre les mains de Reijiro Hattori, dont le frère ainé est décédé et dont le petit frère a quitté le business familial 10 ans plus tôt.

Cette troisième génération marque donc un vrai tournant dans le jeu de passation de pouvoir au sein de la famille Hattori.

Les principaux acteurs de la troisième génération Hattori

La séparation déjà commencée entre Genzo et Shôji se fait plus marquée, Ichiro tente de faire basculer Seiko vers les nouvelles technologies alors que Reijiro considère les usines (Seikosha pour les horloges, Daini et Suwa pour le reste) comme secondaires et considère les activités commerciales du groupes (et donc Hattori Clock Co Ltd, future Seiko Holdings) comme plus importante.

Pierre-Yves Donze, dans “Rattraper et dépasser la Suisse” (p382) explique la situation avec encore plus de clareté:

“Le retard relatif du groupe Hattori dans sa diversification s’explique par les débats passionnés que cette question soulève au sein de la famille Hattori, menant à des conflits entre les représentants de la troisième génération de patrons qui dirigent le groupe depuis 1974. Alors que les patrons de la seconde génération, Genzo puis Shôji, avaient poursuivi le modèle paternel d’une direction centralisée des activités, les nouveaux dirigeants du groupe opèrent une répartition entre eux des fonctions dirigeantes qui a pour effet d’aboutir à une gouvernance éclatée du groupe. Ces difficultés managériales résultent d’une rivalité entre cousins qui prend la forme d’un conflit entre défenseurs de la tradition et modernistes. Les premiers incarnés par les fils de Genzo, principalement Kentaro, puis, après son décès prématuré, par son frère Reijiro qui prend la direction (1974) puis la présidence (1984) de Hattori Watch Co Ltd. En gardiens de la tradition familiale, ces deux frères privilégient les activités horlogères du groupe. Face à eux, leur cousin Ichiro, fils de Shôji, de culture internationale, dirige les sociétés Epson, Suwa Seikosha et Seiko Instruments (Daini Seikosha). Il met en place la globalisation du système de production de Hattori Watch Co Ltd et supervise la délocalisation de la production en Asie. Favorable à une diversification accrue vers les nouvelles technologies, il oriente ces entreprises vers l’électronique. Ces conflits se poursuivent dans les années 2000 entre les représentants de la quatrième génération pour des raisons similaires.”

Quatrième génération

On pourrait penser que les choses se complexifient encore un peu avec la quatrième génération, mais ce n’est pas le cas. En tous cas pour ce qui est du rôle joué au sein du groupe familial, la quatrième génération est principalement composée des fils de Kentaro Hattori. En effet, du côté de la branche “Genzo”, il ne semble pas de Reijiro ait eu des enfants, Seizaburo est parti à Vienne, alors que du côté de la branche “Shôji” la femme et les filles d’Ichiro ont vendu leurs parts, on ne retrouve pas de traces de la descendance d’Akira et il semblerait que Yasuo ait fait hériter ses parts de Seiko Epson (probablement à sa fille) à sa mort mais qu’aucuns enfants ne soit impliqués. Mais d’un point de vue de l’implication dans la vie de l’entreprise, le passage de la troisième à la quatrième génération montre l’arrivée de cadres et directeurs extérieurs à la famille, avec tout de même Reijiro toujours présent comme patriarche.

Commençons avec les fils de Kentaro

Junichi Hattori (28 Avril 1951)

En toute logique, Junichi étant le fils ainé, du fils ainé, du fils ainé, c’est lui qui est sensé devenir l’héritier du trône. En bon descendant de Genzo et de Kentaro, il fait se armes chez Daini Seikosha, qui devient Seiko Electronics puis Seiko Instruments.

En 2006, alors qu’il est président et actionnaire principal de Seiko Instruments, il est démis de ses fonctions. C’est le premier gros clash public de la famille Hattori, et elle se passe au sein du “clan Genzo”. Pour Junichi, il s’agit d’un coup de son oncle Reijiro, président honoraire de Seiko Holdings et patriarche du groupe, de son frère Shinji, président de Seiko Watch Corp (partie horlogère du groupe) et de Masafumi Shimpo, directeur de Seiko Instruments. Il annonce porter plainte contre son frère et son oncle, et ceux-ci répondent en portant plainte pour calomnie et diffamation, l’accusant d’avoir mis en place des procédures comptables peu claires pendant son mandat. L’issue de ce gros clash reste inconnue à ma connaissance mais peu importe, les rivalités internes éclatent au grand jour.

Aujourd’hui Junichi est à la tête d’une holding dont les activités semblent se porter principalement sur la Mongolie et il ne semble plus avoir de lien avec l’entreprise familiale.

Junichi Hattori

Shinji Hattori (1 Janvier 1953)

C’est peut être de nos jours le deuxième nom le plus connu après celui de Kintaro, puisque Shinji est aujourd’hui à la tête de Seiko Holdings Inc. Diplômé d’économie à l’Université Keio de Tokyo, comme son père et son grand-père, il commence par travailler chez Mitsubishi (les deux familles sont très proches), il travaille chez Seikosha (fabrique d’horloges), puis Seiko Precision, Seiko Watch Corp et Seiko Holdings. Il devient CEO et président du groupe familial en 2012.

En 2010, il se retrouve au coeur d’un deuxième clash public, cette fois-ci avec son oncle et père adoptif Reijiro. En effet, celui-ci régnant en maître sur le groupe familial, il propulse sa secrétaire au rang de directrice et les deux deviennent quasi tyranniques. Même les hauts gradés qui s’opposerait à l’ancienne secrétaire peuvent se retrouver à faire le ménage dans un entrepôt quelques jours plus tard ! Alors que le harcèlement bat son plein et que les chiffres de l’entreprise s’écroulent, les pressions des avocats et des syndicats poussent le conseil d’administration à renvoyer Reijiro et ses complices. Et la personne qui fait basculer la balance pour le vote n’est autre que Shinji Hattori.

A l’issue de cette histoire, que certains qualifient de “coup d’état” (bien que celui fut nécessaire), Reijiro est retiré de tout rôle actif et devient président honoraire, et c’est Shinji qui prend la tête du groupe familial. Reijiro meurt trois ans après et sa veuve Etsuko reste actionnaire majoritaire (8,7%), alors Shinji possède lui 5,5%. Etsuko et Shinji restent cependant très proches et certains disent qu’il la considère comme sa mère.

Le nom des Hattori sera une dernière fois terni par un procès d’une employée de Seiko aux Etats-Unis en 2015, qui portent plainte contre Etsuko Hattori, l’accusant de harcèlement et préjugés anti-japonais. Encore une fois, l’issue de ce procès n’est pas connue et cette fois-ci l’histoire n’est pas familiale, mais elle s’inscrit dans la continuité des difficultés rencontrées par la famille Hattori dans les années 2000 et 2010, et cette histoire de harcèlement n’est pas sans rappeler ce que l’ancienne secrétaire de Reijiro faisait subir à ses collaborateurs et collaboratrices.

Aujourd’hui Shinji Hattori est le seul membre de la famille avec un rôle aussi prépondérant, bien qu’il reste évidemment des actionnaires et des entreprises qui tournent évidemment toujours autour de la famille Hattori, comme son jeune frère Hideo.

Shinji Hattori

Hideo Hattori

Jeune frère de Shinji, celui-ci semble beaucoup plus discret et les deux seules informations que l’on trouve à son sujet concernent son actionnariat dans le groupe familial (3,9%) et ses rôles de président de Morioka Seiko Industries et directeur de Seiko Watch Corp et Seiko Instruments Inc. On voit donc que malgré une apparente discrétion, celui-ci reste quand même un cadre très important du groupe.

Hideo Hattori

Je passerai rapidement sur Reijiro qui n’a vraisemblablement pas eu d’enfants, ainsi que sur les enfants de Seizaburo.

Le fils ainé de Seizaburo s’appelle Koichiro et a fait carrière dans la musique. Il travaille maintenant en Suisse comme ingénieur du son indépendant.

Koichiro Hattori

Le deuxième fils de Seizaburo s’appelle Joji Hattori, c’est un violoniste de renom comme sa mère, et il est également propriétaire d’un restaurant japonais étoilé à Vienne.

Joji Hattori

Du côté du “clan Shôji”, on ne retrouve mentionnée que Satoko, la fille ainée d’Ichiro, née en 1964, passée à pas grand chose de devenir Impératrice du Japon comme évoqué un peu plus tôt. Elle est, entre autres, directrice du musée d’art Sunritz Hattori de Suwa, où sont entreposées de pièces de la collection d’art de son père Ichiro et de son grand-père Shôji. A priori, il semblerait que tous les Hattori du “clan Shôji” aient aujourd’hui vendu leurs parts.

On voit donc que les générations qui se sont éloignées de l’entreprise japonaise semblent s’être dirigé vers le monde de l’art, et c’est peut être là qu’on retrouve finalement le point commun à ces quatre générations d’Hattori !

Les quatres générations d'Hattori

Je précise évidemment que la famille Hattori est infiniment plus large et complexe que cela, mais d’une part la transmission de pouvoir ne se fait quasi-exclusivement qu’entre hommes (et oui, le Japon reste encore aujourd’hui un pays extrêmement sexiste), et d’autres part il est difficile voire impossible de trouver des informations sur les membres n’étant pas restés actifs dans le groupe familial. Et cela n’aurait de toutes façons pas un grand intérêt de vous en parler…

Si toutes fois vous souhaitez l’arbre le plus complet que j’ai pu faire, vous le trouverez ici. Il existe des arbres encore plus complets en japonais qui illustrent les liens de la famille Hattori avec d’autres grandes familles japonaise, mais là je vous avoue que je baisse les bras !

Bon, c’est bien beau, mais ça m’apporte quoi tout ça?

Alors clairement, pas grand chose ! Et oui, des heures et des heures de travail juste pour satisfaire ma curiosité intellectuelle… Mais on est d’accord que vous n’allez pas regarder votre montre différemment après ce long exposé un poil barbant !

Je pense que ce qui reste intéressant malgré tout, c’est de comprendre les dynamiques de pouvoir au sein de la famille Hattori. On voit que dès la deuxième génération, des tensions semblent exister mais restent très secrètes. On s’en rend compte principalement quand on constate que Shôji Hattori puis son fils décident de ne pas être inhumés avec leur famille à Tokyo mais de leur côté, à Kamakura.

On voit que les tensions continuent avec la troisième génération, dont ce que j’appelle le “clan Genzo” vont plutôt promouvoir la tradition familiale et les activités commerciales, et le “clan Shôji” qui prône la modernisation, l’ouverture sur l’international, les nouvelles technologies, et plutôt une activité de production. Finalement on comprend que Daini/Seiko Instruments soit vu comme “le fils ainé” alors que Suwa/Seiko Epson est plus vu comme le deuxième fils. On comprend mieux d’où vient la rivalité Suwa/Daini. Mais l’implication de certains membres (Shôji puis Ichiro) sur les deux entreprises explique aussi les synergies qui existent et ont existé par le passé.

Mais malgré cette position d’Epson comme étant un peu le second choix, l’implication forte du “clan Shôji” au sein de Seiko Epson a permis à cette entreprise de devenir bien plus importante financièrement que Seiko Holdings. En 2023, Seiko Epson a fait plus de 8 milliards d’euros de revenus contre un peu moins d’1,8 milliards d’euros pour Seiko Holdings. En terme de profits, cela représente 92,8 millions d’euros pour Seiko Holdings et 441,4 millions pour Seiko Epson.

L’affaire Reijiro Hattori

Comme évoqué plusieurs fois, à la mort de son frère et de son cousin en 1987, et avec son jeune frère parti en Autriche, Reijiro se retrouve à la place de patriarche et récupère toutes les responsabilités des différentes entreprises de la holding familiale.

C’est un moment charnière pour Seiko car cela cristallise les tensions et les rivalités familiales qui existaient déjà par le passé. Mais surtout, après une partage de pouvoir opéré par la deuxième génération, celui-ci se retrouve à nouveau concentré dans les mains d’une seule et unique personne.

En donnant énormément de pouvoir à sa secrétaire Noriko Unoura (qui passe de secrétaire de direction à directrice de Wako et directrice de Seiko Holdings) et en plaçant à des postes clé des gens qui lui étaient favorables, Reijiro a développé une emprise très importante sur le groupe. De nombreux articles japonais font part d’une négligence de Reijiro pour le coté manufacturier de l’entreprise, se concentrant sur la partie commerciale, sur la rénovation de Wako ou l’ouverture de boutiques luxueuses. Il semblerait que cette négligence ne date pas des années de Reijiro mais remonte plus loin. Dans tous les cas, il lui a été reproché de ne pas avoir suffisamment fait évoluer l’entreprise en particulier sur la partie fabrication.

Ceci explique peut être certains témoignages d’anciens employés qui relatent avoir eu des difficultés à faire avancer les choses dans les années 90/2000, alors que l’horlogerie mécanique revenait progressivement sur le devant de la scène.

Cela explique probablement aussi pourquoi Shinji Hattori n’a opéré la séparation de Seiko et Grand Seiko qu’en 2017. Avec le recul, on voit aujourd’hui que beaucoup des projets porteurs de GS ces dernières années ont vu le jour au début des années 2010, après le départ de Reijiro Hattori. De nombreux changements et de nombreuses restructurations ont eu lieu depuis, la stratégie ayant beaucoup plus évoluée ces 10 dernières années qu’entre 2000 et 2010.

On voit qu’aujourd’hui, un seul descendant de Kintaro est sur le devant de la scène et c’est Shinji. Les disputes de pouvoir ont écarté une partie de la famille, une autre s’est focalisée sur Epson avant de s’essouffler aussi. Et finalement de nombreuses personnes extérieures à la famille ont prit des postes clés qui étaient avant réservés aux Hattori.

L’entreprise reste donc toujours aux mains des Hattori, que ce soit d’un point de vue de la gestion de la holding ou au travers des actionnaires qui restent encore aujourd’hui (Etsuko, Shinji et Hideo Hattori, mais aussi Sanko Kigyo, la société de gestion d’actifs de la famille)), mais pour combien de temps? Est-ce qu’un cinquième génération va prendre la relève? Seul l’avenir nous le dira…

La maison Hattori

Je conclurai simplement sur une petite anecdote. En 2014, Seiko Holdings annonce la vente de la maison de Kintaro Hattori, construite en 1933 dans le quartier de Shirokane. Celle-ci est achetée par un groupe Singapourien qui annonce construire des résidences de luxe.


Celle-ci est finalement rachetée par un groupe de développement immobilier en 2023. La maison semble toujours intacte et seul l’avenir nous dira ce qu’il adviendra de ce monument unique de l’histoire moderne du Japon. Car au-delà d’avoir été la maison de Kintaro Hattori à la fin de sa vie, celle-ci a été réquisitionnée par les américains à la fin de la Seconde Guerre Mondiale et il se raconte que la constitution du Japon a été rédigée entre ces murs.

A l’image de cette sublime demeure qui change de mains mais reste toujours aussi somptueuse, espérons que Seiko et Grand Seiko continuent de nous faire rêver peu importe l’implication de la famille Hattori dans l’entreprise familiale !

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