Watches and Wonders 2026: Credor sur la grande scène, discrètement

Credor représente depuis 1974 une certaine idée de l’horlogerie de luxe au sein du groupe Seiko. Originellement composée uniquement de montres ultra haut de gamme et de pièces uniques créées sur demande par les clients VIP, Credor a toujours été distribuée officiellement uniquement au Japon. Bien que quelques pièces exceptionnelles aient pu transiter par les boutiques Seiko en France, puis par la boutique de Vendôme, la petite marque prestigieuse est restée jusqu’à aujourd’hui majoritairement réservée au JDM (Japanese Domestic Market).

Mais Watches&Wonders 2026 marque un tournant. Et c’est pour moi la plus grosse annonce du salon, bien qu’elle se soit faite dans une discrétion absolue. Credor est maintenant une marque globale. Il aura fallu attendre 52 ans pour que les japonais acceptent enfin d’exporter officiellement ce petit bijou horloger qu’est Credor. J’avoue moi-même ne pas avoir été vraiment sûr de l’info au début. Credor expose, mais ne communique pas? Ils ne sont pas à côté de Grand Seiko? Les nouveautés majeures sont annoncées avant le salon? Pas de vidéo en grandes pompes, pas d’influenceur venu redorer l’image de la marque, pas de stands décadent à plusieurs millions d’euros. Mais alors… Qu’est-ce qu’il se passe?

Je vous propose donc de traverser l’immensité de Palexpo avec moi, de laisser les paillettes, le champagne et les stands titanesques derrière pour se diriger ensemble au dernier stand du dernier hall du fond de l’expo, dans cette petite enclave japonaise au sein de Carré des Horlogers qu’est le stand Credor.

Je dois l’avouer, je suis toujours impressionné par la démesure des stands des grandes marques. Je ne m’y sens pas vraiment à ma place. Quand j’ai découvert le stand Credor, j’ai été ravi d’y découvrir une ambiance chaleureuse et raffinée, un accueil simple et agréable (vous avez dit omotenashi?), et tout ce que j’aime dans l’horlogerie: de l’histoire, de l’artisanat, et des gens incroyables.

Mais avant de s’émouvoir des belles rencontres, décortiquons ce que Credor a essayé de nous dire pendant ces quelques jours à Genève.

Une marque globale, mais avec une offre réduite

Tout d’abord d’un point de vue stratégique, la marque a fait le choix de concentrer son offre sur trois gammes: Goldfeather, Locomotive et Masterpieces.

Le site de Credor en anglais

La gamme Goldfeather n’est pas nouvelle et fait référence à des modèles ultra-plats de Seiko dans les années 60, avant la naissance de Credor. L’usage de métaux précieux et d’un calibre ultra-fin rentrant totalement dans la philosophie de Credor, je trouve le choix de placer cette gamme chez Credor tout à fait judicieux.

La gamme Locomotive a été lancée en 2025 et il y aurait énormément de choses à raconter sur la genèse de ce projet, mais ça sera pour une autre fois. Il reste intéressant de noter qu’il y a eu à ce jour trois modèles dans cette gamme, l’édition limitée de 2025 puis deux modèles réguliers dont un annoncé il y a peu.

Enfin, la gamme Masterpieces rassemble pour l’instant uniquement la création la plus connue de la marque: la Eichi II dans ses trois déclinaisons. Vous noterez que les mythiques Sonnerie (ref GBLQ998 ) et Minute Repeater (ref GBLS998) ont disparu du catalogue après respectivement 20 et 15 ans d’existence. Sont-elles toujours produites “off catalogue” pour quelques heureux élus? Bonne question…

Mais si vous avez la curiosité de vous rendre sur le site japonais de la marque, vous y verrez non pas trois mais bien huit gammes différentes: Kuon, Art Piece Collection, Linealx, Juri et Signo se rajoutent à nos trois gammes internationales.

Le site de Credor en japonais

Ce choix de centrer la collection globale me semble judicieux. D’une part, les volumes de production de Credor sont extrêmement faibles, et d’autre part il faut un message clair et une gamme lisible pour pouvoir se faire une place sur le marché. J’espère juste que la gamme Kuon va s’étoffer et trouver sa place sur l’offre globale de la marque, car ça ferait un carton !

Un message clair

“The creativity of artisans”

Voilà le nouveau slogan de Credor. Créativité et artisanat, que demander de plus?

Là aussi, je trouve que la démarche est la bonne. Le vrai challenge de Credor va être de réussir à se positionner clairement aux côtés de Grand Seiko. Malheureusement, les gens ont trop souvent présenté GS comme le haut de gamme de Seiko, et Credor comme encore au-dessus de Grand Seiko. Mais c’est une erreur. Contrairement à ce que font les marques occidentales, les deux marques du groupe Seiko ne se distinguent pas par leurs segments tarifaires mais par leurs philosophies. Il y a donc des Grand Seiko plus chères que des Credor.

La créativité et l’artisanat ne sont pas des choses mises en avant chez GS. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, la marque fait tout de même preuve de ces qualités, mais elles ne font pas partie du message de la marque, de son ADN. Là où une GS se doit d’être précise, fiable, lisible, durable, pratique, une Credor se doit d’être précieuse, élégante, artisanale, créative, presque un bijou horloger.

Ce choix du slogan me semble donc judicieux. Il est suffisamment simple et clair, tout en marquant la distinction avec Grand Seiko.

L’artisanat

S’il y a un seul mot pour résumer la présence de Credor, c’est celui-ci. Il suffisait de faire un seul pas sur le stand de la marque pour se retrouver face à face avec un graveur de la maison en train de démontrer sa maîtrise, sa dextérité et ses techniques. J’ai perdu toute notion du temps en regardant œuvrer ces artisans d’exception et en posant toutes mes questions à la charmante personne trilingue (japonais/anglais/français) présente à ce moment-là. Et tout comme les horlogers sur le stand GS, Credor ne nous a pas envoyé deux stagiaires manchots, mais bien deux graveurs incroyables.

Tout d’abord, Ryoto Kanesaki, 11 ans d’expérience dont 5 ans passés sous la tutelle du grand maître Kiyoshi Terui après avoir été diplômé du fameux Hiko Mizuno College de Tokyo. 

Ryoto Kanesaki

Puis Tsuneo Ogawa, bientôt 20 ans dans le groupe Seiko, un maître graveur ayant travaillé sur deux des pièces les plus complexes de l’histoire du groupe: le tourbillon Fugaku et le tourbillon Kodo. Pardon du peu… 

Tsuneo Ogawa

Quel plaisir de pouvoir échanger avec les artisans, poser les questions qu’on souhaite, avoir entre les mains la pièce gravée, voir (ou essayer de voir) la quantité infime de métal retiré à chaque geste, apprécier les mouvements assurés à chaque gravure.

J’ai eu la chance de visiter la manufacture de Breguet il y a peu, y compris son atelier de gravure, et ça m’a permis de mieux comprendre en quoi l’approche de Credor est différente. Je ne l’ai pas précisé, mais les composants gravés ici étaient destinés au nouveau tourbillon Goldfeather annoncé en amont du salon, au doux nom de GBCF997. Basé sur le calibre 68 ultra plat, le mouvement fait 1,98mm d’épaisseur auxquels il faut rajouter 2mm d’épaisseur pour la cage du tourbillon. Les ponts gravés par Kanesaki-san font 0,25mm d’épaisseur et il grave sur environ 0,1mm de profondeur. C’est la raison pour laquelle ici la gravure n’est pas réalisée au marteau et au burin comme c’est souvent le cas, mais uniquement par la pression de la main, que ce soit pour graver des lignes, des courbes ou même poinçonner  le cadran. Le résultat est d’un éclat hypnotisant ! 

Ce qui nous ramène à la distinction entre Grand Seiko et Credor. L’éclat de la gravure est un effet recherché et prisé dans le cas de Credor, mais les gravures des boîtiers GS telles qu’on peut en voir avec la nouvelle SBGZ011 Tateshina ont davantage vocation à évoquer le mouvement et l’inspiration de la nature. Il en résulte que les techniques employées sont totalement différentes. C’est fascinant de voir à quel point les philosophies de chaque marque ont des impacts profonds sur la manière dont ces montres sont faites !

Un casting All Star

Ayant le plaisir de discuter souvent avec le designer Yu Ishihara, je savais qu’il serait présent sur le stand dimanche, mais à ma grande surprise la marque n’a pas du tout communiqué dessus. Quel dommage.

Yu Ishihara, c’est ni plus ni moins qu’un des grands designers de Seiko, Grand Seiko et Credor. Formé par le légendaire Nobuhiro Kosugi, c’est à Ishihara-san que l’on doit quelques designs mythiques, dont le tourbillon Kodo et la réédition de la Locomotive. C’est aussi lui qui a été en charge du design extérieur du calibre 9SA4 de GS.

Yu Ishihara

Quoi de mieux donc, pour découvrir la troisième variante de la Locomotive, que d’être accompagné par son designer en personne? Ishihara est non seulement un designer de talent, mais c’est aussi un surtout un immense geek comme moi. Et j’en veux pour preuve les deux montres issues de sa propre collection qu’il portait, à savoir une sublime Goldfeather vintage cadran lin en or massif, et une Credor Node GCBT993. Et quand on partage une telle passion, la barrière de la langue s’arrête là où commence Google Traduction ! J’ai donc pu passer une bonne heure à discuter, rigoler et échanger avec Ishihara, et à s’extasier ensemble devant le travail de ses collègues graveurs. Un moment qui restera gravé (pardon, j’étais obligé) longtemps dans ma mémoire !

La cohérence historique

Credor reste un nom peu connu des amateurs d’horlogerie. Il est donc logique que la marque ait souhaité ancrer sa collection dans son histoire déjà riche. Un peu comme chez Grand Seiko, trois vitrines “héritage” trônaient dans le fond du stand. Dans la première, un magnifique modèle de Goldfeather vintage était exposé aux côtés du modèle actuel. Dans la seconde, une sublime Eichi I trônait au côté de sa descendante deuxième du nom (un vrai orgasme horloger pour tout Seikophile qui se respecte), et enfin dans la dernière, la Locomotive d’origine était exposée côte à côte de sa réédition. Une façon subtile de rattacher les trois collections de la marque à leur histoire. Mais tout comme chez Grand Seiko, quelques explications en plus n’auraient pas fait de mal pour les nombreux curieux qui ne connaissent pas forcément ces modèles obscurs.

Mais la cohérence historique chez Credor, c’est aussi la mise en avant du travail avec Gerald Genta. La collaboration entre la famille du défunt designer et Credor fait plaisir à voir, car ce sont les royalties versés par Seiko à Genta qui lui ont permis de financer le lancement de sa propre marque, et aujourd’hui c’est Mme Genta qui rend la monnaie de sa pièce à Credor en communiquant activement avec eux et pour eux !

Un stand humble avec un succès mérité


J’ai été ravi de voir le succès rencontré par le stand Credor. J’ai même appris que lorsqu’ils ont ouvert les créneaux “touch and feel” (les rdv pour avoir les montres entre les mains) pendant les jours réservés aux pro, il n’a fallu que 20 minutes pour que toutes les sessions d’essayage soient bookées ! Et le stand n’a pas désempli lorsque j’y étais. Que ce soit des curieux qui découvraient ce nom, ou des seikophiles venus en pèlerinage, les équipes du stand ne se sont pas ennuyées !

La Credor Linealx GBBD953 au poignet de Kanesaki-san (qu’il portait à la place de son Astron personnelle lorsqu’il était sur le stand)

Les nouveautés pour 2026

Je ne reviendrai pas sur le nouveau coloris de la Credor Locomotive, si ce n’est pour dire que c’est probablement la couleur qui lui va le mieux selon moi. Je vous dirai juste que j’ai eu un réel plaisir à la passer au poignet. Moi qui n’ai jamais vraiment aimé l’intégration du bracelet au boîtier, je dois dire qu’au poignet elle m’a fait de l’effet. Sans parler de la qualité incroyable du bracelet, du confort, de la légèreté et du cadran de folie. Oui, cette Locomotive est une vraie réussite et un magnifique hommage à la créativité de Gerald Genta. Discuter de travail qu’il a fallu aux équipes de Credor pour recréer cette montre historique avec Ishihara-san n’a fait que rendre l’expérience plus mémorable.

Les chanfreins des maillons du bracelet sont polis à la main…

Dans la gamme Goldfeather, Credor propose deux nouveautés.

Derrière le nom de code GBBY967 se cache un modèle qui incarne bien l’esprit de Credor: le luxe discret. Pour le novice, dur de distinguer ce modèle de la Eichi II Ruri ou même de ma Grand Seiko SBGW259. Mais ce sont les détails qui font toute la différence…

Source: @masaharu.me sur Instagram

Boitier en platine, calibre 68 extra-plat (Goldfeather oblige), cadran en laque urushi bleue dégradée, index réalisés avec la technique “taka maki-e” en poudre de platine et polis à la dent de dorade et à la spatule métallique. Et non, c’est pas une blague ! Le bleu n’est pas une couleur fréquente dans la laque urushi traditionnelle, ce qui confère un côté assez moderne et contemporain à cette pièce, en tous cas aux yeux des amateurs d’urushi à l’ancienne.

Polissage à la dent de dorade. Ce message est sponsorisé par l’Union Bucco-Dentaire des Dorades

Et enfin, la troisième nouveauté de ce salon pour Credor et mon coup de coeur absolu: la Goldfeather tourbillon gravé GBCF997.

Je ne vais pas vous mentir, quand j’ai vu les photos officielles sur insta, ça ne m’a absolument pas intéressé. Ce pont bleuit massif qui se démarque tant par son volume que sa couleur me déplaisait même un peu. Mais ça, c’était avant de rentrer sur le stand de Credor…

Discrètement disposée dans une vitrine dans un angle du stand, presque cachée, cette pièce se révèle en vrai et en mouvement. C’est une pure œuvre d’art et l’incarnation du slogan de Credor: la créativité des artisans. Quel travail, quelle brillance, quelle dynamique dans les décorations, quelle complexité et à la fois qu’elle simplicité !

Ce n'est pas un hasard si Ogawa et Kanesaki se relayaient sur le stand. Pour l’anecdote, afin de savoir qui allait graver le mouvement de cette pièce, tous les graveurs de Credor se sont livrés à l’exercice de graver le côté mouvement et le côté cadran, puis ils ont choisi quel graveur était plus à l’aise sur quelle partie. C’est ainsi que Kanesaki s’est vu confier les gravures côté mouvement et Ogawa celles côté cadran.

Je n’exagère pas quand je dis que j’ai rarement vu un mouvement aussi beau et décoré de la sorte. La brillance recherchée est évidente et captivante. J’ai d’ailleurs découvert cette caractéristique de l’esthétique de Credor en m’émerveillant du rendu et de l’éclat des gravures auprès d’Ishihara. C’est là qu’il m’a expliqué l’approche spécifique par rapport à GS.

Que ce soit côté cadran avec la texture incroyable créée à la main ou côté mouvement avec ce côté dynamique, presque explosif que créent les gravure, j’ai été vraiment fasciné et touché par cette pièce qui me laissait de marbre en photo.

Conclusion

Toute la question autour de Credor est de savoir comment la marque va réussir à se faire une place en occident aux côté de Grand Seiko.

D’un côté, on a une humilité, une pudeur, voire un secret presque maladif, qui peut jouer en leur défaveur. Ces pièces s’apprécient dans leurs subtilités, leurs nuances, leurs choix parfois quasi-philosophiques. C’est très japonais. Mais quand on demande combien il y a de graveurs chez Credor ou combien de temps ça prend pour graver une montre intégralement… “Nous ne communiquons pas là-dessus”. Il me semble donc important que la marque arrive à s’ouvrir suffisamment pour faire comprendre ses choix très japonais aux clients occidentaux qui n’ont peut être pas la même sensibilité. Réussir à dévoiler sans dénaturer ou pire, sur-vendre et tomber dans le cliché du marketing aux gros sabots.

D’un autre côté, on a une marque avec des codes clairs, une collection lisible et une histoire riche dans laquelle aller puiser. Beaucoup de marques l’ont compris, l’artisanat permet d’exprimer une certaine richesse culturelle et artistique, tout en proposant des produits premium sur un segment très valorisant et valorisé, avec un storytelling authentique et efficace. Tant d’avantages qui ont pu parfois faire défaut à Grand Seiko mais qui seront une force pour Credor.

Bien que je doute de la rentabilité des produits (le groupe Seiko a toujours eu des produits haut de gamme pas rentables, voire vendus à perte, c’était le cas de Grand Seiko en 1960 par exemple), c’est surtout une question d’image. La stratégie de groupe est logique et s’inscrit dans la volonté de montée en gamme. Mais là où Credor jouit d’une réputation de longue date et d’une image de prestige au Japon, presque tout est à construire à l’international.

Les volumes de production de Credor étant très faibles (et très secrets, vous vous en serez douté), on peut supposer que la rareté, si elle est bien mise en valeur, aidera aussi à faire grandir la désirabilité.

Pour moi, la question n’est pas de savoir si Credor va réussir à trouver sa clientèle occidentale comme l’a fait Grand Seiko ces dernières années, mais de savoir si le succès de GS va aider à propulser Credor sur le devant de la scène encore plus vite. Là où Grand Seiko a conquis par sa technique (Spring Drive, Hi Beat, zaratsu etc), ses finitions et ses textures de cadrans, Credor va devoir séduire par l’émotion et la subtilité. Ou comme les japonais disent “言わぬが花” ou “le silence est la fleur”.

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