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Le Japon, le temps suspendu et l'impermanence des choses

Le mujô est un concept structurant de la culture et de la philosophie Japonaise. Hérité du bouddhisme, le mujô se définit comme l’impermanence de toute chose, le fait que rien ne soit fixé, que rien ne dure et que seul compte l’instant. Cette appréciation du caractère éphémère des choses explique la façon qu'ont les japonais de s’émerveiller des changements de la nature au fil des saisons, des fleurs de cerisiers dont les pétales s’envolent à peine l’éclosion passée ou des feuilles rouges des érables qui marquent la fin de l’automne.

Les deux kanji qui forment le mot mujô

Le mujô est un concept structurant de la culture et de la philosophie Japonaise. Hérité du bouddhisme, le mujô se définit comme l’impermanence de toute chose, le fait que rien ne soit fixé, que rien ne dure et que seul compte l’instant. Il n’en découle pas pour autant une vision nostalgique, tout au plus quelque chose de mélancolique qui n’est pas sans rappeler le wabi sabi. 

Ce concept est d’autant plus ancré dans la culture Japonaise que ce pays a subi de nombreuses catastrophes et est souvent sujet aux catastrophes naturelles. La résilience des Japonais vient également de cette conscience que tout peut disparaître à tout moment, que la vie, les objets, les fleurs, tout ce qui nous entoure et ce que nous sommes n’existe que le temps d’un instant et peut disparaître l’instant suivant pour renaître ensuite.

Cette appréciation du caractère éphémère des choses explique la façon qu'ont les japonais de s’émerveiller des changements de la nature au fil des saisons, des fleurs de cerisiers dont les pétales s’envolent à peine l’éclosion passée ou des feuilles rouges des érables qui marquent la fin de l’automne. L’observation de la nature ne peut que nous ramener à ce caractère impermanent des choses. C’est ce qui explique que la beauté telle qu’elle est conçue au Japon est, par nature, la beauté des choses passagères et imparfaites. 

On retrouve donc cette sensibilité au caractère impermanent des choses dans l’appréciation du temps qui passe, des changements des saisons, mais aussi dans la cuisine traditionnelle kaiseki, qui évoque elle aussi le passage du temps à travers le choix des ingrédients et de la vaisselle, dans l’observation des fleurs et des différentes périodes de floraison, dans la poésie et les haiku, dans les arts, dans la méditation ou dans la cérémonie du thé. 

Je ne peux que vous conseiller ce superbe film “Dans un jardin qu’on dirait éternel” dont voici la bande-annonce

Là où notre vision d’occidentaux nous pousse à voir le temps de manière linéaire, avec un passé et un futur, le mujô nous pousse à nous focaliser sur l’instant, tout en sachant que la vie n’est qu’un éternel recommencement. Le passé et le futur n’ont pas autant d’importance que l’imperturbable renaissance, ce recommencement qui rythme nos vies comme le changement des saisons ou les cerisiers qui fleurissent à nouveau à la même période chaque année.

Puis au milieu de ces choses éphémères et impermanentes se dresse le Mont Fuji, ce monument naturel immuable et qui semble éternel. C’est ce contraste qui explique en partie l’attachement tout particulier qu’ont les Japonais avec ce chef d’œuvre de la nature.

Les choses étant impermanentes, selon la philosophie bouddhiste le malheur viendrait de notre attachement aux objets et aux choses de ce monde qui sont voués à la destruction. Nous autres amateurs et collectionneurs de montres devrions y penser de temps à autre…

On voit que les Japonais entretiennent un rapport au temps, à la nature et aux objets bien différent du nôtre. Là où nous visons la perfection, l’équilibre, l’éternité, les Japonais s’émeuvent devant les choses imparfaites, éphémères, impermanentes. 

Je trouve qu’il est assez curieux que de cette culture où le temps semble si souvent suspendu, où l’on prône le caractère éphémère et imparfait des choses, soit né Grand Seiko dont la quête constante de la perfection est la pierre angulaire et où la précision la plus absolue dans le décompte du temps est une valeur centrale.

Depuis quelques années, Grand Seiko a adopté comme mot d’ordre « la nature du temps ». On pourrait y voir un simple slogan marketing, une communication habile qui surfe sur une certaine poésie empreinte de mystère et qui colle bien avec la fameuse trotteuse glissante du Spring Drive. Mais je pense que c’est beaucoup plus que ça.

La nature du temps nous ramène aux racines de la culture Japonaise, au bouddhisme, aux moines et autres ascètes montagnards, à une philosophie radicalement différente de la nôtre et pourtant elle a quelque chose qui semble si universel. Il n’y a pas besoin d’être japonais pour s’émouvoir devant le brise printanière qui emporte les pétales du cerisier.

Bien que le mujô nous incite à ne pas se focaliser sur le passé ou le futur mais simplement sur le flot du temps, bien que l’impermanence des choses devrait nous pousser à nous détacher des objets et des biens matériels, la magie que je vois dans les Grand Seiko réside dans leur capacité à nous transporter vers un autre monde, une autre culture, à nous faire voyager et même nous faire philosopher ! Qui l’eut cru…

Celèbre estampe “Le temps Zojoji sous la neige” d’Hasui Kawase

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Arnaud.A Arnaud.A

La vraie histoire de la Tuna

La Tuna est une montre assez unique dans le paysage horloger de Seiko: elle est soit adulée soit détestée. Si vous êtes dans le premier camp, cet article devrait vous plaire. Si vous êtes dans le second, j’espère vous faire passer dans le premier avec cet article !

Couverture d’un mensuel Japonais dédié à la plongée sous-marine.

Couverture d’un mensuel Japonais dédié à la plongée sous-marine.

 

En 1965, Seiko sort sa première vraie plongeuse, la mythique 62MAS. Seulement 10 ans plus tard sort la Tuna, autre montre mythique de l’histoire de la marque mais également une des meilleures, si ce n’est LA meilleure plongeuse au monde. Il n’aura fallu que 10 petites années pour passer d’une première tentative élémentaire, un balbutiement, à une prouesse de technicité où la fonction détermine la forme. 10 ans pour créer la plongeuse ultime.

Pour Seiko, la Tuna n’est pas simplement une plongeuse professionnelle, mais l’aboutissement d’une quête débutée au début des années 60: la quête de l’étanchéité.

Le but de cet article est double. Il est évidemment de vous raconter la naissance et l’histoire de la Tuna, mais également de replacer cette histoire dans un contexte plus large qui est celui de la quête de l’étanchéité par Seiko afin de mieux se rendre compte du chemin parcouru en une quinzaine d’années. Cette recherche s’inscrit de manière plus large dans cette ambition qui a été le moteur de Seiko dans cette décennie fabuleuse et qui tient en quelques mots, ceux de Shoji Hattori: rattraper et dépasser la Suisse !

Je vous propose donc de voir comment Seiko a évolué sur l’étanchéité des montres entre ses premiers modèles “waterproof” au début des années 60, puis de vous attarder sur la création et le développement de la Tuna avant de répondre à cette question: peut-on dire qu’avec ses plongeuses, Seiko a rattrapé et dépassé la Suisse?

 

Les premières montres étanches

 

Au début des années 60, Seiko sort timidement certains modèles étanches. En effet, le Japon est un pays très humide, la culture des bains publics y est toujours très ancrée et les activités aquatiques commencent petit à petit à se populariser. L’étanchéité est donc un gage de qualité pour des montres faites pour durer dans le temps. Mais jusqu’à présente, l’étanchéité fait réellement défaut aux productions de la marque.

Au début des années 60, Seiko commence à produire des montres comme la Dolphin dont le fond de boîte précise qu’elle est “water protected”, sans autre forme d’explication, puis des montres étanches à 30m estampillées Seahorse. Viennent ensuite les Silverwave, d’abord Seikomatic étanches à 50m puis Sportsmatic étanches à 30. Certains les considèrent d’ailleurs comme les premières plongeuses de la marque, malgré une étanchéité annoncée assez faible et peu de caractéristiques en commun avec ce qu’on attend d’une plongeuse de nos jours.

On voit donc que l’étanchéité est améliorée par rapport à ce qui se faisait avant, mais elle reste vraiment très basique avec seulement quelques dizaines de mètres. Le problème est en fait assez simple et vient de l’unité de mesure utilisée.

Comme cela a été expliqué dans un article précédent, Seiko utilisait alors la ligne comme unité de mesure au lieu du millimètre, une vieille unité française qui remonte au Moyen-Age ! La ligne étant moins précise que le millimètre, cela aboutissait à des tolérances très larges dans la fabrication des pièces et dans leur ajustement, rendant une réelle étanchéité quasi impossible.

Taro Tanaka décida d’imposer le millimètre comme unité de mesure, que ce soit aux designers comme aux sous-traitants qui fabriquaient les boitiers et les cadrans, ce qui permis l’arrivée chez Seiko des premières montres réellement étanches, parmi lesquelles on peut compter les fameuses Sportsmatic 5 par exemple.

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Entre Novembre 1965 et Mars 1966, Seiko lance une campagne de communication axée sur les montres étanches en exposant leurs montres immergées dans des aquariums. Cette campagne aura un fort impact sur la vision qu’ont les gens de ces produits puisque jusqu’alors, les montres étaient vues comme des produits fragiles et sensibles à l’humidité.

Une 62MAS en vitrineSource: The Birth of Seiko Professional Diver’s Watch par Ryugo Sadao

Une 62MAS en vitrine

Source: The Birth of Seiko Professional Diver’s Watch par Ryugo Sadao

Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’à ce moment-là, Taro Tanaka dû mettre au point des outils pour les boutiques afin de tester l’étanchéité des montres, mais également pour les ouvrir et fermer sans soucis. En effet, à cette époque les marques étaient uniquement des manufactures et le service après-vente était assuré par les distributeurs, la marque ayant simplement pour rôle de fournir le matériel adéquat et les pièces aux boutiques qui distribuaient leurs montres. Donc pour vendre des montres étanches, il fallait que les boutiques aient l’équipement nécessaire et c’est à Taro Tanaka que fut donnée cette tache.

Source: The Horological International Correspondance n°442

Source: The Horological International Correspondance n°442

C’est donc en 1965 que Seiko sort sa première vraie plongeuse, la fameuse 62MAS. Bien qu’aujourd’hui elle a acquis le statut de légende, ça n’est pas une montre particulièrement appréciée par son créateur Taro Tanaka. En effet, il raconte dans le livre de Ryugo Sadao « The birth of Seiko professional diver’s watch » que cette montre a été conçue en vitesse ‘sur un coin de table’, en seulement un mois. Les équipes de Seiko voulaient une vraie plongeuse pour les JO de Tokyo en Octobre 1964 mais la 62MAS ne fut malheureusement pas prête à temps pour cet évènement. Son design relativement simple était très inspiré des skin divers que l’on retrouvait alors en Suisse, le bracelet était fait par Tropic et l’étanchéité à 150m était une vraie amélioration sans être exceptionnelle. Malgré tout, cette montre équipa de nombreux explorateurs et scientifiques, entre autres pour des missions en antarctique. Comme quoi même en faisant les choses à la va-vite, Taro Tanaka arrive à pondre des petites merveilles !

Peu de temps après, Seiko sort une nouvelle plongeuse, la 6215-7000. Cette fois-ci, on sent bien que Taro Tanaka a planché sur cette montre et lui a donné sa propre signature, qui deviendra d’ailleurs un classique du design des plongeuses pour Seiko. Bien que le calibre soit proche de la 62MAS, le reste de la montre est un très gros cran au-dessus: boitier monobloc, verre hardlex, étanchéité à 300m, bracelet maison, lunette unidirectionnelle avec clic etc.

Source: Fratello Watches

Source: Fratello Watches

Cette référence mythique ne fera finalement pas long feu. Bien que le calibre 62 soit un excellent mouvement automatique (qu’on retrouvera même dans les 62GS, signe d’une grande qualité), il est rapidement éclipsé par le calibre 61, un autre mouvement automatique mais cette fois-ci Hi Beat (36,000 alternances par heure). C’est donc la 6159-7000 qui remplace la 6215 en 1968. Malgré un design très proche de celui de la 6215, la 6159 évolue encore légèrement pour devenir LA plongeuse ultime de Seiko et celle qui aurait pu faire la fierté de son créateur Taro Tanaka.

6159-7001 à gauche, 6215-7000 à droite Source: Fratello Watches

6159-7001 à gauche, 6215-7000 à droite
Source: Fratello Watches

 

Une montre inutilisable

 

Quelle ne fut pas la surprise quand en 1968, la direction de Seiko reçoit une lettre de plainte d’un client mécontent de sa 6159, la qualifiant de montre inutilisable ! Taro Tanaka, piqué dans sa fierté, lit la lettre en question et apprend qu’elle a été rédigée par un plongeur professionnel dont la montre a explosé lors de la décompression de son caisson hyperbare. Ne comprenant pas très bien les enjeux et le problème, Taro Tanaka propose à l’homme en question,, Hiroshi Oshima, de venir le rencontrer au siège de l’entreprise à Tokyo et de lui expliquer en détail les soucis rencontrés. Ce dernier accepte et son entretient avec le designer aura un impact énorme.

En effet, le plongeur explique à Tanaka qu’il fait de la plongée en saturation, mais ce dernier ne sait pas ce dont il s’agit. Il lui explique donc.

Afin de pouvoir plonger à de grandes profondeurs et d’y rester longtemps, il existe un système de caisson dans lequel deux plongeurs s’enferment pour descendre très profond, dans ce cas précis à 350m sous la surface. Mais à cette profondeur, la pression de l’eau est immense et les temps de décompression pour remonter sont interminables (plusieurs jours voire semaines). La cabine est donc pressurisée avec un mélange d’hélium afin que les corps des plongeurs s’habituent à une pression identique que celle qu’exerce l’eau par 350m de profondeur. Ils peuvent donc ainsi librement sortir faire leurs travaux sous-marins (soudure et autres travaux lourds) puis retourner dans le caisson sans soucis. Après plusieurs jours voire semaines de travail, le caisson remonte lentement vers la surface afin de respecter les paliers de décompression. Et c’est justement là que le soucis est arrivé…

Lors de la remonté, la montre a tout simplement explosé, d’où la plainte du plongeur qualifiant cet outil de montre inutilisable !

Le problème venait de l’hélium. Lorsque la cabine est pressurisée, l’hélium se faufile partout, y compris dans la montre. Mais quand la cabine remonte et se dépressurise, l’hélium n’arrive plus à sortir suffisamment vite, la pression augmente dans la montre jusqu’à ce que le verre vole et que toutes les pièces de la montre soient satellisées !

Taro Tanaka n’ayant pas connaissance de ce monde si particulier, il demande au plongeur s’il accepterait de l’amener sur son lieu de travail et de lui montrer la réalité du terrain afin de créer un produit qui répond réellement aux besoins des plongeurs professionnels.

 

À la rencontre des pro

 

Taro Tanaka se rend au port de Kure, le plus grand port et chantier naval du Japon (connu pour être le lieu de fabrication du cuirassé le Yamato lors de la Seconde Guerre Mondiale) et embarque sur un petit bateau à moteur pour se rendre au large. Alors qu’il ne savait pas vraiment vers quoi il se dirigeait - surement un gros bateau pensait-il - il n’en cru pas ses yeux quand il vit se détacher à l’horizon la silhouette d’une plateforme pétrolière monumentale.

Source: The Horological International Correspondance n°442

Source: The Horological International Correspondance n°442

Il passa plusieurs jours là bas en présence de Tatsuro Akabane, un autre designer responsable de la conception du boitier. Là ils ont pu se rendre compte de la réalité du travail de ces hommes, des contraintes auxquels ils étaient exposés et surtout des besoins auxquels leurs montres, outils alors indispensables, devaient répondre.

C’est comme ça qu’ils se sont par exemple rendu compte que les caissons de plongée étaient très petits, au point de ne pas pouvoir s’y tenir debout ou même y marcher, mais que deux personnes devaient y tenir pendant plusieurs jours ou semaines. Ils ont également découvert le travail qui était confié à ces hommes, les outils qu’ils utilisaient, leur équipement, les combinaisons étanches sous lesquelles les plongeurs gardaient un pull pour supporter le froid des profondeurs, mais aussi les attentes qu’ils avaient pour leurs montres.

Voici la liste des problèmes et observations relevés par Taro Tanaka suite à ces observations et aux entretient avec les plongeurs:

Au sujet du mouvement

  • En raison des travaux de soudure, la montre doit résister au magnétisme

  • Il est vital de savoir à tout moment si la montre fonctionne ou non

  • Les plongeurs portent leur montre même sur la terre ferme afin de s’assurer de leur bon fonctionnement

Au sujet de la lisibilité

  • Les plongeurs vérifient le temps qui s’est écoulé très fréquemment au cours des plongées

  • Compte tenu de l’obscurité des grands fonds, il est indispensable de pouvoir lire l’heure même dans le noir

Au sujet du boitier

  • Les plongeurs se retrouvent souvent emmêlés dans des cables ou des tuyaux que ce soit au fond de l’eau ou dans leur petit caisson

  • Compte tenu du peu d’espace dans le caisson, si deux personnes s’y trouvent, des bords saillants ou pointus sur une montre peuvent s’avérer dangereux

  • Comme les plongeurs n’arrêtent pas de se cogner partout, surtout dans l’espace réduit du caisson, les montres se retrouvent vite couvertes de rayures

  • Les montres ont souvent des problèmes lors de la décompression

  • Si la montre tombe, la plupart du temps la couronne va se casser ou le verre se briser, rendant la montre inutilisable

  • Lors de divers travaux d’entretiens, il n’est pas rare que les montres des plongeurs se retrouvent couvertes d’huile qui s’immisce partout, rendant le nettoyage compliqué voir impossible

  • Les habits des plongeurs s’usent vite à cause des frottements sur les crans des lunettes

Au sujet du bracelet

  • Compte tenu du froid de l’eau au fond (proche de 0°C), le bracelet en plastique se raidit et casse très facilement par la suite

  • Même lorsque le bracelet est très serrée, une fois au fond de l’eau la pression que celle-ci exerce sur le corps et la combinaison du plongeur font que la montre devient trop large au poignet et bouge

Au sujet de l’apparence générale de la montre

  • Les plongeurs souhaitent avoir des montres qu’ils peuvent porter en toute circonstances, même lorsqu’ils sont dans des réceptions à l’étranger, sans en avoir honte

Voici donc en gros le cahier des charges que devra respecter cette nouvelle plongeuse, au-delà évidemment d’une étanchéité supérieure à 350m, avec en plus une solution au problème de l’hélium.

Pour ce qui est du mouvement, aucune raison de changer une équipe qui gagne, la nouvelle montre sera donc équipée du 6159B. Il s’agit du meilleur calibre automatique du groupe avec une vraie fiabilité testée et éprouvée. Ce mouvement est très proche de celui qu’on retrouve dans les 61GS, avec un grade chronométrique un échelon en-dessous de ce qui se fait chez Grand Seiko (équivalent donc au COSC, mais testé en interne). C’est en fait une évolution du 6159A de la 6159-7000, avec tout de même beaucoup d’améliorations à presque tous les niveaux du mouvement, du barillet à l’échappement en passant par tout le système de tige de remontoir. Ce mouvement répond à tous les besoins en terme de résistance aux chocs, aux vibrations et propose un couple suffisant pour mouvoir les aiguilles massives dessinées pour l’occasion. Pour le magnétisme, une plaque de fer doux est glissée entre le mouvement et le fond de boite, protégeant donc le calibre de manière efficace.

Pour ce qui est de la lisibilité, le cadran est noir mat avec des index paints en blancs et recouverts d’une nouvelle peinture luminescente pour laquelle Taro Tanaka a travaillé directement avec Nemoto&Co Ltd, l’entreprise qui créera par la suite le Luminova. Son souhait était d’avoir une peinture non radioactive, totalement blanche et la plus luminescente possible. Les index sont ronds pour un maximum de luminescence (plus efficace que des index carrés) et l’index de midi est triangulaire pour repérer directement l’orientation du cadran. Les aiguilles bénéficient d’une finition très fine donnant des couleurs irisées selon la lumière pour maximiser la lisibilité et l’aiguille des minutes, la plus importante pour les plongeurs, voit sa taille drastiquement augmenter. En effet, c’était un choix des plongeurs eux-mêmes que cette aiguille soit celle qui saute le plus aux yeux puisque lorsqu’ils plongent, ils n’ont pas besoin de savoir l’heure mais uniquement le temps écoulé.

Source: Nomadartist sur thewatchsite.com

Source: Nomadartist sur thewatchsite.com

Pour ce qui est du boitier en lui-même, Taro Tanaka s’inspira des balanes, ces petits crustacées marins qui se fixent partout et dont la carène (ou « coquille ») les protège des assauts des vagues. Il décida donc de créer cette protection extérieure qui devrait abriter la lunette et la couronne, et il proposa de la fixer par 4 vis qui devraient permettre aux plongeurs de facilement la démonter pour totalement nettoyer la montre. La forme légèrement conique permettant d’éviter que des cables s’enroulent autour de la montre, les designers optent également pour des bords bien arrondis afin d’éviter que la montre s’accroche où que ce soit ou n’abime ce qu’elle pourrait heurter. Une simple découpe entre 12h et 3h puis entre 6h et 9h expose suffisamment la lunette pour pouvoir la tourner tout en la protégeant idéalement de manipulation involontaire et en préservant les habits des plongeurs. En choisissant un verre plat, cela leur permet de placer celui-ci légèrement en-dessous de la lunette pour le protéger des rayures. Il fallait également trouver une solution avec un revêtement interne pour empêcher que le verre ne se couvre de buée lors des chocs de température, ce qui fut fait. Enfin, le choix d’un boitier en titane (une première pour une plongeuse) pouvait garantir plus de légèreté et une résistance à la corrosion accrue et la protection externe du boitier fut pulvérisée d’un composé de céramique à très haute température afin de le rendre très résistant aux rayures.

Source: Fratello Watches

Source: Fratello Watches

Pour l’étanchéité, un énorme travail dû être fait pour la fixation du verre et de la couronne. Ikuo Tokunaga proposa l’utilisation d’un nouveau matériau pour les joints d’étanchéité et l’équipe de designers décida d’utiliser le joint en L développé pour les Seiko 5 Sports. Ce joint très efficace allié au nouveau matériau et au design complexe du boitier monobloc permis de créer une montre parfaitement étanche à l’hélium, rendant l’idée même d’une valve à helium totalement caduque. Du plus, le système de fixation du verre est intégré d’un bloc au boitier en lui-même, venant sécuriser le verre en cas d’intrusion d’hélium et de surpression interne.

Source: Seiko Diver Watch Evolution par Ikuo Tokunaga

Source: Seiko Diver Watch Evolution par Ikuo Tokunaga

Tokunaga proposa également d’utiliser un type de polyuréthane pour le bracelet, le rendant moins sensible à la température que le PVC utilisé jusqu’à présent. C’était une première pour un bracelet de montre. Taro Tanaka s’inspira de sa passion pour les vieux appareils photos, et plus particulièrement des soufflets qu’on pouvait retrouver sur de vieux objectifs, pour créer un bracelet qui s’adapte automatiquement à la taille de poignet du plongeur. Bien que ces bracelets à « vaguelette » soient monnaie courante aujourd’hui, on doit ce design ingénieux à Taro Tanaka.

Source: The Horological International Correspondance n°441

Source: The Horological International Correspondance n°441

Les équipes de Seiko ont travaillé sans relâche avec de nombreux plongeurs et photographes sous-marins afin d’améliorer progressivement le design, de tester les prototypes en conditions réelles et d’apporter des modifications afin d’obtenir un produit répondant parfaitement à leurs attentes.

  • Pourquoi 600m ?

On pourrait se poser cette question légitime. Pourquoi avoir proposé une plongeuse étanche à 600m et pas 500 ou 700?
Un élément de réponse apparaît dans un article de The Horological International Correspondance (vol.24 no.281) dédié au développement de la Golden Tuna, où l’auteur explique qu’à cette époque, le record de plongée en saturation était détenue par la Comex pour une plongée à 501m (alors que le travail habituel se situe entre 100 et 300m en général). Il semble donc évident que, compte tenu du travail de recherche mené par les équipes de Seiko, cette information fut utilisée afin de produire la plongeuse ultime, capable d’aller plus loin que là où les meilleurs peuvent aller !
Depuis, le record est passé à 701m pour une plongée en saturation (en 1992).
On pourrait peut-être y voir aussi une rivalité avec deux autres plongeuses professionnelles, la fameuse Omega Ploprof, elle aussi originellement étanche à 600m ou la Rolex Sea Dweller étanche à 610m. On voit donc bien qu’à cette période, 600m semble être la norme pour les plongeuses professionnelles.

 

« Ce truc noir…c’est pas une montre »

 

Après que Taro Tanaka ait travaillé d’arrache pied avec des plongeurs professionnels et des photographes sous-marins pour la conception et le test des prototypes, avec ses équipes de designers et les équipes de Suwa Seikosha pour la production, il présente enfin la montre aux dirigeants de Seiko Watch Corporation, mais leur réaction n’était pas ce qu’attendait Tanaka… « Mais ce truc noir…c’est pas une montre ! »

Mais Taro Tanaka ne se démonte pas et répond à ses supérieurs que c’est une montre née des plaintes de la part de professionnels et que la recherche technique menée a eu pour seul et unique but de répondre à leurs besoins et créer l’outil ultime.

La réponse qui lui fut donnée pourrait paraître tout aussi étrange et laisse sous entendre un doute quant à l’éventuel succès de la montre… « C’est une montre assez particulière, mais mettons-la quand même sur le marché, au pire ça fera parler de nous ».

 

Une reconnaissance immédiate

 

Malgré le scepticisme des dirigeants de Seiko (peut-on leur en vouloir?), la montre alors surnommée « le visage noir des abysses » rencontre immédiatement un franc succès auprès des plongeurs professionnels, mais aussi de toute personne souhaitant posséder une montre d’une résistance absolue, que ce soit pour des activités aquatiques ou autres.

Il serait logique de se dire que le nombre de personnes ayant besoin de ce genre de produit est très réduit et que la demande ne sera pas délirante. À cette époque, on estime qu’il n’y avait que 200 plongeurs en saturation au Japon et 4000 dans le monde. La demande semble donc bien faible, surtout si on déduit les 600 plongeurs professionnels de la Comex alors en partenariat avec Rolex !

Et pourtant, toujours d’après cet article de The Horological International Correspondance de 1983, Seiko a vendu 5000 Grandfather Tuna au Japon et 2500 dans le reste du monde, soit un total de 7500 montres en un peu moins de 3 ans ! Ce qui semble assez conséquent compte tenu des généreux 50mm de diamètre pour 16mm d’épaisseur du bestiau !

Source: magazine mensuel japonais de l’époque dédié à la plongée

Source: magazine mensuel japonais de l’époque dédié à la plongée

Lorsqu’ils sortent la Golden Tuna 3 ans après, c’est cette fois-ci 4200 montres qui sont vendues au Japon et 4925 dans le reste du monde, soit un total de 9125 montres. Les chiffres réels sont sûrement bien supérieurs pour cette dernière puisqu’elle fut distribuée jusqu’en 1986, date à laquelle elle fut remplacée par un modèle étanche à 1000m, et que les chiffres cités ici datent de 1983. En 8 années de production, le total de Tuna vendues (Hi Beat et quartz) s’élève donc à 16625 unités soit plus de 2078 montres par an ou environ 5 Tuna vendues chaque jour dans le monde, malgré une demande qui pouvait sembler bien faible au début, montrant que ce modèle extrême satisfaisait aussi bien les plongeurs en saturation que tous les autres clients à la recherche d’une montre d’une robustesse indiscutable ! On la retrouvera d’ailleurs même au poignet de Roger Moore dans James Bond et dans Les loups de haute mer.

Source: jamesbondlifestyle.com

Source: jamesbondlifestyle.com

Autre preuve de la réussite ce de design, il me semble utile de rappeler que malgré les évolutions qu’a subit la fameuse Tuna depuis 1975 (matériaux, mouvements etc), le concept de base et le design global de la montre sont restés les mêmes depuis 1975. Cela fait donc 46 ans que la dynastie des Tuna règne sur les plongeuses de Seiko de manière ininterrompue, faisant de cette famille de montres un des succès indiscutables de la marque et la gamme de montres ayant été distribuée de manière continue pendant le plus longtemps pour Seiko.

Source: thespringbar.com

Source: thespringbar.com

 

La Tuna en conditions réelles

 

Durant toute la phase de R&D, les équipes de Seiko ont continué à travailler avec beaucoup de professionnels et à échanger sur les différents choix, les changements possibles, l’utilisation des prototypes en conditions réelles, l’esthétique de la montre etc.

On peut noter l’implication de Hiroshi Oshima, le plongeur ayant écrit la lettre de plainte en 1968, ainsi que son collègue Isao Hansako qui ont utilisé les prototypes dès les premières phases de développement. Akira Tateishi du Underwater Modeling Center, éditeur du mensuel japonais “Marine Diving” et photographe sous-marin, fut impliqué dans le développement des prototypes ainsi que lors des débuts de la production de masse, mêlant ses connaissances du monde sous-marin avec sa formation initiale en design industriel obtenu quelques années avant Taro Tanaka dans la même université. Les plongeurs professionnels et autres spécialistes de ce domaine ont donc été des acteurs essentiels non seulement dans l’établissement du cahier des charges, mais également lors des phases de développement des prototypes; Mais l’évolution des techniques d’exploration sous-marine ont permis à Seiko d’aller plus loin encore.

À l’hiver 1982, Seiko décide de tester sa Golden Tuna (la seconde version de la Tuna, à quartz, sortie en 1978) par 300m de profondeur en saturation avec l’aide de la Jamstec (Japan Agency for Marine-Earth Science and Technology) afin de tester en conditions réelles la manipulation de la couronne, la résistance aux changements brusque de pression ou encore les variations de pression à l’intérieur de la montre. Lors de ce test, la Tuna est comparée à d’autres modèles Suisses équivalents et la Tuna est la seule à ne pas voir sa pression interne varier, validant ainsi le concept de la montre de manière purement expérimentale, ce qui vint confirmer le nom qu’elle portait au Japon de meilleure montre de plongée au monde.

L’année suivante, au mois de Mai 1983 et forte de son succès quelques mois auparavant, Seiko mène son premier test en eaux profondes pour la Tuna. Bien qu’étanche à « seulement » 600m, Seiko voulait savoir si la montre pouvait résister à la limite qu’ils s’étaient fixés de 1000m. Bien que cette profondeur ne peut pas être atteinte par des humains, ils voulaient savoir jusqu’où pouvait descendre la montre. Elle fut donc attachée au bras robotisé du Shinkai 2000, un sous-marin d’exploration habité pouvant plonger jusqu’à 2000m et inauguré deux ans plus tôt.

Source: The Hororlogical International Correspondance n°281

Source: thehuffingtonpost.jp

Deux montres tirées de la production standard ont donc été testées pendant plusieurs heures et sur deux jours dans une eau à 3°C. Ce genre de test dynamique, dans une eau glaciale par 1000m de profondeur et de manière prolongée n’est évidemment pas possible en laboratoire, mais les deux montres testées ne montrèrent pas le moins soucis de fonctionnement, de précision, d’étanchéité ou d’apparence, descendant jusqu’à 1062m !

Pour information, les numéros de séries de ces deux montres sont 130229 et 140375. Si jamais vous tombez par hasard dessus, là c’est le jackpot !

En 1986, 3 années après ce test réussi par plus de 1000m de profondeur, Seiko sort la nouvelle version de la Golden Tuna, cette fois-ci étanche à 1000m. Aucune montre produite par Seiko depuis n’a dépassé cette limite puisque selon Seiko, cela ne ferait pas sens de créer une montre qui descendrait plus profond que là où n’importe quel plongeur pourrait aller.

Source: thehuffingtonpost.jp

Mais tout de même, les tests ont continué à se faire et le 6 Septembre 2014, Seiko et la Jamstec ont prouvé que les Tuna professionnelles pouvaient descendre sans soucis à plus de 3000m sous la surface sans le moindre problème, la version quartz d’arrêtant à 3284m et la version automatique à 4299 m. Cet arrêt est dû à la pression du verre sur les aiguilles, mais les montres étaient encore visiblement toujours étanches à ces profondeurs abyssales ! Il aurait été intéressant de savoir à quelle profondeur on pouvait observer de la casse, mais ces infos ou images n’ont évidemment pas été dévoilées par la marque.

Pour la petite histoire, j’ai eu le plaisir de partager cette vidéo avec un horloger spécialiste des tests d’usure et de résistance (tests tribologiques) et de vieillissement. Il a tellement apprécié ces images qu’il les a intégrées au cours qu’il donne dans une école d’horlogerie de Genève. Bientôt tous les horlogers Suisses connaîtront les prouesse de la légendaire Tuna !

Il se raconte que les plongeuses Seiko sont testées pour résister à trois fois la profondeur annoncée et on voit ici que c’est bien le cas avec les Tuna 1000m !

 

L’évolution de la Tuna: vraie ou fausse Tuna?

 

Ce design si particulier et unique ainsi que le succès de ce modèle ont amené Seiko à décliner ce style en de nombreuses montres. On retrouve ainsi la première génération en Hi Beat, très vite remplacée par la version à quartz, puis des versions kinetic, ana-digi (analogique et digital à la fois), puis automatique et Spring Drive. Ce design rentré dans le panthéon de Seiko sera repris dans les années 2010 pour tout un ensemble de plongeuses et autres montres robustes - mais pas « professionnelles » - dont voici quelques exemples.

Ces plongeuses loisir aux capacités d’étanchéité standard (200m) reprennent le look de la Tuna avec son fameux « shroud », mais est-ce qu’on peut vraiment encore parler de Tuna…

Alors certes, ce surnom lui vient de sa ressemblance esthétique avec une boite de thon - je suis d’ailleurs persuadé que Taro Tanaka est sûrement outré par ce vulgaire surnom ! - mais est-ce que ces montres font vraiment sens face aux plongeuses professionnelles d’origine?

Source: The birth of Seiko Professional Diver’s Watches par Ryugo Sadao

La Tuna a été conçue en réponse à des besoins très spécifiques comme nous l’avons vu. Son shroud lui permet d’être facilement nettoyée de la graisse et de l’huile que les plongeurs professionnels utilisent souvent lors de l’entretient de leur matériel, la forme permet de protéger la couronne et la lunette sans abimer les vêtements ou être prise dans les cables, tuyaux etc. Mais surtout, la Tuna d’origine avait un boitier monobloc dont la construction et les joints spécifiques permettaient une réelle étanchéité à l’hélium, ceci étant le point le plus important de cette montre. Au-delà d’une étanchéité à l’eau impressionnante, c’est surtout cette étanchéité à l’hélium qui rendait la Tuna si unique, la rendant apte à la plongée en saturation. Du coup, est-ce que les autres versions étanches à 200 ou 300m mais pas à l’hélium ne seraient pas que des ersatz, des versions diluées de la « vraie » Tuna? Est-ce que mettre un shroud sur n’importe quelle plongeuse en fait une Tuna?

Je pense que la réponse à cette question est très personnelle et dépendra de la vision de chacun. Personnellement j’ai décidé de commencer ma collection de Tuna avec un modèle 1000m monobloc et étanche à l’hélium parce que c’est pour moi l’essence même de ce modèle, mais je sais déjà que de nombreux autres modèles ne répondant pas à ce cahier des charges rejoindront mon poignet dès que possible ! Et puis comme nous l’avons vu un peu plus haut, ces Tunas répondent finalement aux besoins de nombreuses personnes qui ne sont pas pour autant des plongeurs en saturation mais qui ont plaisir à porter une montre hyper robuste, un morceau de l’histoire de Seiko ou juste une tocante qu’ils trouvent sympa à leur poignet ! Et comme le disait un grand homme, « au fond, c’qui compte c’est l’plaisir » !

Seiko Tuna Kinetic GMT SUN019Source: wellnet.com.au

Seiko Tuna Kinetic GMT SUN019

Source: wellnet.com.au

 

Rattraper et dépasser la Suisse: mission accomplie?

 

Ce slogan que l’on doit à Shoji Hattori, ancien PDG du groupe Seiko, a été le fil conducteur de tous les efforts de Seiko dans les années 60, et les succès furent nombreux.

On peut ainsi dire objectivement qu’ils ont rattrapé et dépassé la Suisse dans de nombreux domaines: dans la chronométrie sportive avec les JO de 1964 puis les Asian Games, dans les concours de chronométrie avec les fameux concours de Neuchâtel et Genève où les Japonais ont excellé de manière historique, dans la course à la commercialisation du premier chronographe automatique, dans la course à la commercialisation de la première montre à quartz, et j’en passe. Mais peut-on en dire autant au sujet des plongeuses?

Source: watchuseek.com

Je pense avant tout qu’il faut préciser cette question: peut-on en dire autant au sujet des plongeuses professionnelles ? En effet, il ne serait pas très cohérent de comparer la Tuna à une plongeuse standard, faite pour résister à 200m de profondeur et qui ne se pose pas la question de l’hélium. Je pense que dans le domaine des plongeuses professionnelles, la Tuna peut être comparée à la Rolex Sea Dweller, aux Oméga Seamaster Professional et Ploprof ou encore la Doxa Sub 300T Conquistador, des montres qui ont été pensées et/ou utilisées pour un usage professionnel, mais surtout pensées pour la plongée en saturation. Mais ces montres mythiques partagent presque toutes la même stratégie: elles utilisent toutes une valve à hélium. La montre laisse donc rentrer l’hélium puis, par l’utilisation de cette valve, la laisse s’échapper lors de la décompression. Les équipes de Seiko avaient une vision différent du problème de l’hélium: l’utilisation d’une valve à hélium implique un risque potentiel de défaillance supplémentaire de la montre, c’est pourquoi ils ont opté pour une solution plus complexe mais ô combien plus cohérente: tout simplement ne pas laisser l’hélium pénétrer dans la montre ! A noter que seule la Ploprof 600m n’utilise pas non plus de valve à hélium. Bien que toutes les autres plongeuses Suisses citées précédemment soient des montres mythiques et passionnantes également, cette histoire d’hélium place, à mon humble avis, la Tuna sur la première marche des meilleures plongeuses au monde !

Mais voyons me direz vous, il existe de nombreuses plongeuses étanches à plus de 1000m !! Comment peut-on dire qu’il n’y a pas mieux que la Tuna alors que d’autres montres peuvent aller plus profond?

Cette question est légitime évidemment. Mais il faut se poser la question de l’utilité de telles montres. En effet, une montre n’a d’utilité qu’au bras d’une personne. Or, comme cela a été précisé plus haut, le record de profondeur pour un humain est de 701m en plongée en saturation. A partir de là, pourquoi construire une montre étanche à 2000, 5000 ou 10000m ? Pour la prouesse? Oui, certes… C’est donc plus de la communication que de l’horlogerie, non? Ensuite, ces montres sont-elles étanches à l’hélium comme l’est la Tuna? Sont-elles portables et utilisables au quotidien (oui, c’est toi que je regarde Rolex Deepsea Challenge) ? Comment ces montres sont-elles testées et résistent-elles vraiment aux profondeurs annoncées? Tester une montre dans une machine qui simule une certaine pression, c’est autre chose que de mettre la-dite montre dans une eau proche de 0 degrés pendant plusieurs jours au bout d’un bras robotisé !

Bref, lorsque l’on prend en considération tous ces aspects et les tests comparatifs menés par Seiko avec des plongeuses Suisses, je pense personnellement que la Tuna est la meilleure plongeuse qui existe et il sera difficile de me faire changer d’avis !

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Conclusion

 

La Tuna se distingue avant tout par un look unique. Un look que j’ai mis beaucoup de temps à apprécier d’ailleurs. Mais quand on creuse un peu plus, on s’aperçoit qu’elle incarne la quête de l’étanchéité qui va au-delà des plongeuses et nous ramène aux Seiko 5, aux Silverwave et à cette évolution folle qu’a vécu Seiko dans les années 60. Elle incarne le dévouement des équipes de Seiko qui en seulement 10 ans est passé d’une simple plongeuse basique faite en vitesse sur un coin de table à la meilleure plongeuse au monde. C’est dingue de se dire que 15 ans avant la Tuna, aucune Seiko n’était étanche !! Elle incarne également le kaizen, ce processus d’amélioration continue tirée du bouddhisme, signifiant par extension « analyser pour rendre meilleur ». Elle incarne également le génie de Taro Tanaka, à mon sens le plus grand designer horloger au monde ! Elle incarne aussi ce fameux slogan de Shoji Hattori, « Rattraper et dépasser la Suisse ».

Pour moi cette montre est un condensé de l’ADN de Seiko, une montre attachante, une montre sans concession et tout simplement une des montres les plus mythiques de l’histoire de Seiko !

 

Sources:

  • Ryugo Sadao « The birth of Seiko Professional Diver’s Watches »

  • The Horological International Correspondance n°281

  • The Horological International Correspondance n°441

  • https://museum.seiko.co.jp/en/seiko_history/milestone/milestone_08/

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Arnaud.A Arnaud.A

Mettons les choses au clair: c’est quoi le zaratsu?

On parle beaucoup de zaratsu mais cette technique n’est pas toujours bien comprise. Je vous propose donc un article complet sur la question afin que le zaratsu n’ait presque plus de secrets pour vous !

Dans la bouche des Seikophiles revient souvent ce mot à la consonance tantôt exotique, tantôt Nietzschéenne. Il n’est pourtant pas question de zoroastrisme mais évidemment d’une technique de polissage du métal devenue synonyme de Grand Seiko. Mais qu’en est-il vraiment? D’où vient cette technique? Son nom? A quand remonte-t-elle? Quel est l’intérêt de ce polissage et qu’est-ce qu’il a de spécial? Bref qu’est-ce que c’est vraiment le zaratsu?

Un petit historique du zaratsu.

Comme d’habitude, le personnage à l’origine du fameux polissage zaratsu n’est autre que Taro Tanaka. Non pas que ce soit le fameux designer qui se soit essayé au polissage, mais cette technique n’est en fait que la conséquence de la Grammaire du Design. Cette philosophie du design si spécifique ne peut s’exprimer que grâce à un polissage exemplaire qui permettra de proposer des angles acérés et des surfaces au poli miroir irréprochable. Mais le zaratsu, de par ses reflets parfaits, permet également la création des jeux de lumière qui sont au cœur de la Grammaire du Design. Sans zaratsu, pas de Grammaire du Design et sans Grammaire du Design, pas de zaratsu.

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Le zaratsu n’est donc pas une fin en soi, mais simplement une conséquence de la philosophie du design insufflée par Taro Tanaka.

Le zaratsu a donc été développé sous l’impulsion de Taro Tanaka pour répondre aux besoins de la Grammaire du Design, en entente avec les ingénieurs de Daini Seikosha et Suwa Seikosha, les deux maisons historiques de la marque, et leurs sous-traitants fabricants de boitiers, dont Hayashi Seiki Seizo.

Le nom de zaratsu vient du nom des machines allemandes Sallaz que Seiko a utilisé et modifié pour créer leur technique de polissage. Il s’agissait de lapidaires qui étaient utilisés dans l’industrie horlogère Suisse à cette époque. Comme souvent dans la culture Japonaise, ils ont su prendre ce qui se faisait de meilleur pour l’adapter à leur façon et l’améliorer. On retrouve encore une fois l’état d’esprit insufflé par Shoji Hattori, le PDG de Seiko à l’époque, « rattraper et dépasser la Suisse ».


La première Grand Seiko a profiter de ce polissage Zaratsu est la 57GSS aka Grand Seiko Selfdater. Et pourtant, il ne s’agit pas d’une montre qui incarne pleinement la Grammaire du Design ! C’est pour cela que bien qu’il s’agisse de la première montre à utiliser cette technique de polissage, elle ne met pas autant en valeur le zaratsu que la fameuse 44GS qui sortira quelques années plus tard et qui sera la plus pure incarnation de la Grammaire du Design.

Source: grandseikogs9club.com

Source: grandseikogs9club.com

On voit donc ici une idée importante du zaratsu, c’est que celui-ci est indissociable du design. Celui de la 44GS mettant clairement plus en avant cette technique que celui de la 57GSS.

Bon, mais venons-en aux faits:




C’est quoi le zaratsu?


Le zaratsu n’est qu’une des étapes du polissage du boîtier.Alors comment se passe le polissage?

La première étape pour permettre un résultat final parfait, c’est de forger le boitier à froid. Au lieu de former la boite avec du métal chaud et facilement malléable, celui-ci est forgé avec une pression très importante mais une température basse. Cela permet d’obtenir un métal plus dur, qui réagira donc mieux au polissage.

Source: Joe Kirk

Source: Joe Kirk

Le boîtier est ensuite poli de manière classique à l’aide de polisseuses et de disques feutres pour commencer à lui donner son brillant.

Source: seikowatches.com

Source: seikowatches.com

Vient ensuite la partie qui nous intéresse, celle du zaratsu à proprement parler. Le polisseur ou la polisseuse va appliquer le boîtier contre la partie plate du disque de polissage. Le but est de faire varier le grain du disque en allant jusqu’au plus fin, en adaptant le lubrifiant ou l’agent de polissage utilisé ainsi que la pression exercée contre la machine, tout en contrôlant que la température du boîtier n’augmente pas afin de ne pas modifier les propriétés du matériaux.

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Ensuite, le boîtier est légèrement avivé à l’aide d’une meule visiblement en coton pour révéler l’éclat donné par le zaratsu.

Source: seikowatches.com

Source: seikowatches.com

Enfin, pour terminer les parties satinées sont faites à la main, même à main levée pour être plus précis, avec un abrasif spécifique. Selon le design du boîtier, cela peut être fait contre un grand disque abrasif fixe, soit en utilisant un petit outil au bout duquel l’abrasif est fixé.

Source: Joe Kirk

Source: Joe Kirk

Source: watchonista.com

Source: watchonista.com


Le polissage du boîtier est donc quelque chose de très complexe qui nécessite une vingtaine d’étapes, dont le zaratsu n’est qu’une partie. Tout est évidemment fait à la main, que ce soit le zaratsu ou les autres étapes.

Source: Fratello Watches

Source: Fratello Watches

L’objectif est d’obtenir un poli miroir parfait, comparable dans l’idée au poli bloqué ou poli noir que l’on voit sur certaines pièces des mouvements de haute horlogerie Suisse. Le nom de poli noir vient du fait que si le polissage est absolument parfaitement plat, il renvoie toute la lumière dans une seule direction, ce qui fait que la pièce polie apparaît blanche ou noire selon l’angle de la lumière. Pour obtenir un poli noir, on frotte une pièce d’acier contre une plaque de zinc avec un agent polisseur (généralement de la diamantine). Pour le zaratsu, ça n’est pas le boîtier qui bouge mais le disque polisseur (dont la composition est gardée secrète par GS ! Certains semblent parler de zinc justement) contre lequel le boîtier sera délicatement appliqué. Le résultat final est très semblable entre ces deux techniques, les surfaces apparaissant tantôt noires tantôt blanches permettant des jeux de lumières fabuleux.

Qu’est-ce qui différencie le polissage zaratsu d’un polissage classique?


Il y a deux caractéristiques centrales dans le zaratsu.

La première, c’est que sur les surfaces planes, le reflet ne doit présenter aucune distorsion, c'est-à-dire que la surface agit comme un miroir parfait et non pas comme un miroir déformant.

Polissage classique

Polissage classique

Polissage zaratsu

Polissage zaratsu

La seconde est plus difficile à exprimer, mais je dirais que le reflet doit être en Haute Définition. Là où un bon polissage classique offre un reflet en 720p, le zaratsu propose un reflet en 4K. Cela se voit aussi bien sur les surfaces planes que les surfaces courbées.

Source: Joe Kirk

Source: Joe Kirk

Source: Joe Kirk

Source: Joe Kirk


Qu’est-ce qui rend le zaratsu aussi complexe?


Le zaratsu est une technique complexe qui demande des années de formation avant de pouvoir travailler sur des boîtiers Grand Seiko. Mais qu’est-ce qui rend cette technique aussi complexe?

Au-delà du toucher nécessaire et même de l’ouïe nécessaire (les maîtres polisseurs disent que c’est le son que fait le boîtier contre le lapidaire qui leur indique quand le résultat escompté est obtenu), la complexité du zaratsu réside en deux points.

Le premier est le design du boîtier. Certains designs seront plus simples avec moins d’angles et peu de surfaces polies. D’autres seront plus complexes avec parfois quatre surfaces qui doivent se rejoindre en un point unique, de large surfaces planes qui se transforment en surfaces courbées, des angles acérés entre deux surfaces polies etc.

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Source: gnktwatch.blogspot.com Appréciez la façon dont le satinage suit la courbe de la corne de cette SBGA103

Source: gnktwatch.blogspot.com
Appréciez la façon dont le satinage suit la courbe de la corne de cette SBGA103

Le second point qui peut rendre le zaratsu plus complexe est le matériau utilisé. Par exemple, le titane est notablement plus complexe à polir que l’acier. L’or étant beaucoup plus mou que l’acier, il est aussi plus long à polir si on veut obtenir un polissage sans distortion. Ces deux métaux mettent tout les deux 1,5x plus de temps à polir que l’acier. Pendant longtemps Grand Seiko n’utilisait pas le platine car ce métal est réputé pour être particulièrement difficile à polir car il est très mou et a tendance à se tacher de points noirs s’il est mal travaillé.

Source: A Blog to Watch

Source: A Blog to Watch

Source: A Blog to Watch

Source: A Blog to Watch

Il a fallu plus d’un an de travail à Kuroki Tomoshi pour adapter le zaratsu au platine pour la création du modèle Masterpiece SBGD001 (devenu SBGD201). Le platine prend 5 à 6 fois plus de temps à polir que l’acier !

Tomoshi san Source: Seikowatches.com

Tomoshi san
Source: Seikowatches.com

Le zaratsu est compliqué aussi car tout est fait à la main et il faut maintenir la symétrie parfaite des cornes et l’équilibre du design. Lorsqu’une surface est trop polie, cela change ses dimensions, ses interactions avec les autres surfaces et donc l’équilibre général et la symétrie avec les autres cornes.

Ces quelques informations permettent de comprendre deux autres points importants pour le zaratsu: d’une part, il y a zaratsu et zaratsu. En effet, selon le design et le matériau utilisé, un boîtier peut être relativement simple à travailler comme il peut être extrêmement complexe. Encore une fois, le zaratsu n’est qu’une technique au service d’un design, l’utilisation de la technique en elle-même variera selon les montres. Toutes les montres ne naissent donc pas égales et tous les zaratsu ne se valent pas tout à fait !

D’autre part, on voit que depuis les années 60, la technique a grandement évolué.

Comme cela a été évoqué, une des évolution majeure du zaratsu ces dernières années est l’adaptation de cette technique à divers matériaux comme le titane, l’or et le platine. L’autre évolution est la façon d’appliquer le zaratsu aux surfaces courbées pour s’assurer que le reflet ne soit pas déformé. C’est pour la série de montres Thin Dress, dont le design a été conçu par Kiyotaka Sakai en s’inspirant de la légèreté et des courbes élégantes des voiles de voiliers, que le zaratsu a évolué afin que le polissage de ces surfaces élégamment courbées de cette série de montres soit parfait bien qu’il n’y ait pas de surfaces planes.

Évidemment Grand Seiko n’utilise plus les machines Sallaz mais leurs propres machines développées et adaptées en interne.

Le zaratsu et le marketing


Bon, on ne peut pas parler de zaratsu sans évoquer le marketing. En effet, cette technique est beaucoup mise en avant dans la communication de la marque. La plupart des amateurs d’horlogerie qui ont entendu parler de GS ont également entendu parler de zaratsu, les deux étant devenus indissociables. Seiko utilise également de plus en plus cet argument.

Mais finalement, est-ce que le zaratsu ne serait pas qu’un simple argument marketing? Après tout, d’autres grandes maisons comme Rolex ou Vacheron Constantin utilisent aussi des lapidaires. Est-ce qu’une Seiko à 1500€ peut être polie comme une Grand Seiko à plus de 6000€?

Alors évidemment, le zaratsu est devenu un argument marketing, une des signatures de Grand Seiko. Mais comme on l’a vu, ça n’est pas juste de la poudre aux yeux, mais bien une technique spécifique qui découle d’une approche du design propre à la marque. Le zaratsu n’est pas que l’utilisation d’un lapidaire, c’est un technique complexe avec différentes étapes, différents grains, différents agents polisseurs. Mais surtout, comme cela a déjà été dit, il y a zaratsu et zaratsu. Il y a la qualité de polissage en lui même (pas de distorsion, reflet « 4K »), mais il y a aussi des designs plus ou moins complexes et des matériaux plus ou moins difficiles à travailler.

Comme souvent avec les Japonais, ils ont su prendre des techniques Européennes pour s’en imprégner, les modifier et les adapter à leur façon.

Quant au résultat final, qui reste quand même le plus important, je vous invite à comparer tous les points évoqués précédemment avec d’autres montres en main, vous vous rendrez compte que Grand Seiko n’a pas à rougir même face aux plus grands, que ce soit dans les marques industrielles ou même chez les plus grands indépendants !

Mais il est vrai que l’argument zaratsu est maintenant utilisé à un peu toutes les sauces, y compris sur des plongeuses Prospex par exemple. Alors qu'en est-il vraiment? Je pense que vous avez maintenant les informations nécessaires pour en juger: est-ce que le boîtier a été forgé à froid? Quelle est la complexité du design de la boîte? Y a t’il beaucoup de surfaces polies? Les angles sont-ils complexes? Y a t’il plusieurs surfaces qui se rejoignent en un seul point? Le reflet est-il sans distorsion ou légèrement déformé? Les arêtes sont-elles parfaitement nettes? Est-ce un reflet « 4K » ou très légèrement trouble? Bref, vous savez maintenant juger un polissage digne de ce nom ! Ne vous arrêtez pas à la simple dénomination de zaratsu mais jugez ce qu’il en est par vous même et souvenez-vous: il y a zaratsu et zaratsu !

Quelques incompréhensions au sujet du zaratsu


Il me semble intéressant de revenir sur certains détails qui ne sont parfois pas très bien compris au sujet du zaratsu.

Tout d’abord, on entend parfois que le polissage zaratsu est hérité du polissage des katana. Pourtant, la communication de Grand Seiko ne va pas dans ce sens. Je pense que cette idée vient de la gamme Ananta qui bénéficiait du polissage zaratsu et dont le design des boitiers était inspiré du design des katana.

Cependant, cette idée n’est pas complètement fausse puisque pour polir les katana, les maîtres polisseurs utilisent des pierres parfaitement plates de différents grains afin d’apporter un poli miroir parfait au tranchant de la lame. Mais comme nous l’avons vu, bien que l’idée générale soit semblable, le zaratsu vient de machines allemandes et non pas des forgerons de katana !

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L’autre point important à souligner concerne les index et les aiguilles. On lit souvent que ceux-ci sont également poli zaratsu, mais il n’en est rien ! Bien que le résultat soit également un reflet miroir parfait, les moyens pour y arriver sont très différents. En effet, ceux-ci sont diamantés et contrôlés à l’œil pour une découpe parfaite, puis rhodiés. Une finition striée (index) ou satinée (aiguilles) peut ensuite être appliqué à la main. On voit donc que le procédé n’a rien à voir même si les résultats sont identiques: des reflets miroir absolument parfaits ! Les différentes étapes sont bien visibles dans cette vidéo par exemple.

Enfin, on peut parler de l’exclusivité du zaratsu. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce polissage n’est pas exclusif à Grand Seiko. En effet, on retrouve cette technique basée sur l’utilisation des machines Sallaz chez d’autres marques japonaises comme la micro-marque Minase. D’autre part, Hayashi Seiki Seizo qui est un sous-traitant historique de Seiko Instruments et qui appartient en partie au groupe fabrique également des boitiers pour Citizen et Casio.

On peut également citer Kamil de Lapinist qui propose des restaurations de boîtiers de Seiko et GS vintage et qui a réussi à développer et maîtriser de manière très impressionnante sa propre version du zaratsu, sans avoir pour autant eu accès aux secrets bien gardés de la maison Japonaise !

Mais surtout, c’est bel et bien Grand Seiko qui a la légitimité historique de l’utilisation de cette technique puisque comme nous l’avons vu, c’est eux sous l’impulsion de Taro Tanaka, qui ont développé cette technique découlant naturellement de l’application de la Grammaire du Design.

Conclusion


Le zaratsu est une technique complexe intimement liée à la Grammaire du Design. Comme nous l’avons vu, le zaratsu et le design de la boite sont en fait indissociables. Le zaratsu permet de matérialiser concrètement un certain design et le design permet d’apprécier la maîtrise poussée que les artisans polisseurs ont de leur art.

Il s’apprécie aussi bien dans la qualité du reflet qu’il propose que dans la complexité de la géométrie qu’il sculpte. Il permet également la création des jeux de lumières qui sont au centre de la Grammaire du Design. Le zaratsu s’inclut donc dans une démarche globale qui n’est autre que l’essence même de Grand Seiko, ce qui explique que GS et le zaratsu soient finalement liés de manière indissociable: c’est bel et bien chez Grand Seiko que le zaratsu prend tout son sens et réciproquement, Grand Seiko ne peut pas exister sans le zaratsu.

J’espère que cet article vous aura plu et que grâce à lui, le zaratsu n’aura plus de secrets pour vous, que ce soit dans son origine, son application ou la façon de le juger et l’apprécier.



Si vous avez des questions, comme d’habitude n’hésitez pas à les poser dans les commentaires !


Quelques liens pour aller plus loin:

https://deployant.com/inside-seiko-p2-3-shiojiri-cold-forging-zaratsu-and-the-9f/

https://www.seikowatches.com/jp-ja/special/tokinowaza-since1881/kuroki/process/

https://www.watchuseek.com/threads/understanding-grand-seiko-part-3-case-manufacturing-and-zaratsu-finishing.4335490/

https://www.grand-seiko.com/us-en/special/dream9stories/vol9/1/

http://archive.horlogerie-suisse.com/articles/DavidChokron/Seiko/Seiko-qualite-horlogere-et-choc-des-cultures-15451311.html

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Arnaud.A Arnaud.A

Suwa vs Daini: l’histoire d’une rivalité

Quand on parle de Seiko vintage, il y a deux noms qui reviennent systématiquement: Suwa Seikosha et Daini Seikosha. Comme vous le savez sûrement, il s’agit des deux grands sites de production qui fabriquaient et fabriquent toujours (sous d’autres noms) les montres qui sont ensuite commercialisées par Seiko Watch Corporation.

Mais en fait, Suwa et Daini, c’est qui, c’est quoi?

Crédit: Anthony Kable www.plus9time.com

Crédit: Anthony Kable www.plus9time.com

Quand on parle de Seiko vintage, il y a deux noms qui reviennent systématiquement: Suwa Seikosha et Daini Seikosha. Comme vous le savez sûrement, il s’agit des deux grands sites de production qui fabriquaient et fabriquent toujours (sous d’autres noms) les montres qui sont ensuite commercialisées par Seiko Watch Corporation.

Mais en fait, Suwa et Daini, c’est qui, c’est quoi?

Il me semble utile de reprendre quelques notions historiques au sujet de ces deux usines, que ce soit pour mieux comprendre l’organisation générale de Seiko, la façon dont la marque a évolué depuis un siècle, mais aussi comment la rivalité fraternelle entre ces deux centres névralgiques de Seiko a pu être utilisée de manière positive par Seiko Watch Corporation pour propulser la marque au sommet de l’horlogerie mondiale.

Je vous propose donc dans un premier temps de reprendre un historique rapide et quelques points clés de l’histoire et l’évolution de Seikosha, de Daini et de Suwa, puis dans un deuxième temps d’illustrer la rivalité qui anime ces deux maisons depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale jusqu’à nos jours.


Seikosha


Daini Seikosha signifie littéralement « la seconde Seikosha ». Il faut donc parler d’abord de la première Seikosha…

L’usine Seikosha vers 1897 Crédit: https://museum.seiko.co.jp/en/seiko_history/company/company/001/

L’usine Seikosha vers 1897
Crédit: https://museum.seiko.co.jp/en/seiko_history/company/company/001/

Comme vous le savez, Kintaro Hattori a ouvert son atelier de réparation et de ventes d’horloges d’occasion dans le quartier de Ginza en 1881, sobrement appelé K Hattori. Les bénéfices tirés de cette activité lui permettent ensuite de devenir importateur, grossiste et détaillant d’horloges Européennes. Depuis le début, sa volonté est d’avoir sous sa responsabilité toutes les étapes de la vie d’un garde-temps, de sa fabrication à son entretien en passant par sa vente. Sa boutique ayant un franc succès, les bénéfices qu’elle génère lui permettent de racheter des locaux et d’ouvrir en 1892 sa propre usine de fabrication d’horloges qui seront vendues aux côtés des autres horloges importées dans sa boutique. C’est la naissance de Seikosha.

Initialement spécialisée dans la fabrication d’horloges, Seikosha se met ensuite à fabriquer des réveils, puis des montres de poches. À partir de 1913, Seikosha commence également à produire des montres bracelets.

Lorsque Kintaro Hattori décède en 1934, se sont ses deux fils Genzo et Shoji qui reprennent le flambeau. Ils prendront une décision très importante lors de leur arrivée à la tête de l’empire familial: séparer la fabrication de montres bracelets de celle des réveils et des horloges.

L’usine Seikosha en 1930Crédit: museum.seiko.co.jp

L’usine Seikosha en 1930

Crédit: museum.seiko.co.jp


Daini Seikosha


En 1937 est inauguré dans le quartier de Kameido l’usine «Daini Seikosha Kameido», littéralement “la deuxième Seikosha de Kameido”. Les horloges et réveils sont toujours produits par Seikosha et les montres bracelets sont fabriquées par Daini Seikosha.

Avec l’entrée en guerre des Japonais contre les Américains lors de la Seconde Guerre Mondiale, Tokyo est rasée par les bombes et Daini Seikosha n’échappe pas aux bombardements. Heureusement, les dirigeants du groupe avaient senti venir le danger. La quasi-totalité du personnel et du matériel est mis à l'abri au cœur des Alpes japonaises dans ce qui deviendra Suwa Seikosha.

Après la guerre, l’usine Daini Seikosha est reconstruite à Kameido et la production de montres reprend dès 1948. Cette usine fonctionnera durant 50 ans et fermera ses portes en 1998. Daini Seikosha changera de nom en 1983 pour devenir Seiko Instruments & Technology, puis en 1997 pour devenir Seiko Instruments Inc, ou SII ou SII pour les intimes. La majorité de la fabrication des pièces et des mouvements pour le marché Japonais est alors transférée dans le nord du Japon, à Morioka Seiko Instruments Inc., fondé en 1970. D’autres succursales sont ouvertes en Asie et au Brésil pour compléter l’offre de SII pour le marché international.

Aujourd’hui, SII (Seiko Instruments Inc.) est une des trois grandes entités du groupe Seiko, avec Seiko Holdings Corporation et Seiko Epson. Les montres fabriquées par SII et Seiko Epson sont commercialisées par Seiko Watch Corporation, une des branches de Seiko Holdings Corporation.

Pour compliquer un peu les choses, SII est depuis 2009 une branche de Seiko Holdings Corporation.

Crédit: http://orientplace.blogspot.com/2018/06/are-orient-and-seiko-truly-independent.html

Crédit: http://orientplace.blogspot.com/2018/06/are-orient-and-seiko-truly-independent.html


Les hauts faits de Daini Seikosha


Quelques créations sorties tout droit de Daini Seikosha ont marqué l’histoire de Seiko. On peut citer la Seiko Cronos, la naissance de King Seiko, la fameuse 44GS, la 45GS et son excellent calibre 45 décliné en version VFA et Astronomical Observatory Certified, les chronographes de poche des JO de 1964 dont les versions Hi Beat à rattrapante et ultra Hi Beat 360,000 alternances par heure, le fabuleux calibre 68 extra plat dont je vous ai déjà parlé dans cet article, l’excellent calibre 52, dernier calibre mécanique haut de gamme de Seiko avant le tsunami du quartz, puis ses évolutions modernes que sont les calibres 4S (ayant récemment évolué en 6L) puis le chronographe 6S. Enfin, il est impossible de ne pas citer le fameux calibre 9S de Grand Seiko dans toutes ses déclinaisons ainsi que le tourbillon Credor (basé sur le calibre 68), puisque c’est SII qui produit tous les mouvements des Grand Seiko et Credor mécaniques. Plus récemment, Grand Seiko a dévoilé son tourbillon à force constante dont il est question ici.

Boîtiers et cadrans sont fabriqués par Shokosha, un sous-traitant appartenant également au groupe Seiko.


L’identité de Daini Seikosha


Daini se distingue par une approche plus traditionnelle de l’horlogerie et plus particulièrement par sa maîtrise des hautes fréquences et des calibres ultra plats.

La 44GS de Daini est surtout connue pour son design mais son calibre 44 à remontage manuel est le meilleur calibre « low beat » (c’est à dire battant à 18,000 bph) que la marque ait produit, avec toute l’excellence de l’horlogerie classique mélangée au savoir-faire propre à Daini.

Bien que la Lord Marvel 36000 fut mise au point par Suwa, Daini a montré son expertise dans le domaine des hautes fréquences avec les chronographes de poche des JO de 1964 (dont certains battent à 36000 et même 360000 bph) ou le fameux calibre 45 Hi Beat à remontage manuel.

La 45GS VFA

La 45GS VFA

On peut également noter le calibre 19, seul mouvement Hi Beat pour femme au monde, qui équipe entre autre les 19GS dans sa version la plus haut de gamme. Les calibres modernes 9S8x Hi Beat et Hi Beat GMT en sont un autre exemple.

Les calibres ultra fins sont aussi une spécialité de la maison avec la Goldfeather sortie en 1960, la montre à seconde centrale la plus fine de son époque, puis le fameux calibre 68 toujours utilisé de nos jours chez Credor.

Les calibres mécaniques haut de gamme sont devenus la chasse gardée de SII, mais l’entreprise fait un grand écart entre ces mouvements et la fabrication à la chaîne de millions de mouvements quartz pour les différentes marques de Seiko ainsi que pour la distribution à d’autres marques.

De part sa longue implantation à Tokyo, les productions de Daini sont également très appréciées des collectionneurs Tokyoïtes !

Voici une excellente vidéo qui regroupe différentes productions de SII montrant leur quête vers les hautes fréquences.


Quelques noms associés à Daini


Shoichiro Komaki

Komaki san est un des grands noms derrière le succès de Seiko aux JO de 1964. Il a joué un rôle central dans la création des chronographes de poche qui ont permis à Seiko de décrocher le contrat. Il a également joué un rôle clé dans la participation de Daini aux concours de chronométrie Suisse et dans le développement des montres à quartz. Il était à la tête du pôle R&D de Daini durant cette période cruciale de l’histoire de la marque et a donc été un des moteurs de la réussite de Seiko dans ces moments décisifs.

Shoichiro Komaki Crédit: https://blog.canpan.info/nsk/archive/2542

Shoichiro Komaki
Crédit: https://blog.canpan.info/nsk/archive/2542

Akira Ohira

C’est l’acteur central dans le retour de Seiko sur le devant de la scène avec les montres mécaniques haut de gamme dans les années 90. C’est le père du calibre 9S et lui qui a formé tous les horlogers qui travaillent sur les GS mécaniques maintenant. Bien qu’il ait dépassé l’age de la retraite, il travaille encore pour Seiko, en particulier pour la formation des horlogers chargés du SAV de Seiko dans le monde entier. Il fut également en charge de l’installation d’usines SII en Asie et au Brésil.

Il est surnommé « le dieu du réglage » par les connaisseurs et est clairement la figure centrale mais trop peu connue de Morioka.

Plus d’information à son sujet ici.

Crédit: Ken Hokugo

Crédit: Ken Hokugo

Mamoru Sakurada

C’est le spécialiste du calibre 68 et longtemps le seul horloger abilité à toucher ces mouvements. La finesse des pièces et le fait qu’elles aient souvent été dans un premier temps gravé avec la plus grande délicatesse nécessite que la personne chargée de l’assemblage vérifie la planéité des ponts à la seule sensibilité de la pulpe de ses doigts, puis ajuste celle-ci d’une légère pression si cela s’avère nécessaire. Aujourd’hui à la retraite, il a transmi son savoir-faire à Katsuo Saito qui assure maintenant la relève.

Mamoru Sakurada Crédit: https://dreamsquare.seikowatches.com/jp-ja/

Mamoru Sakurada
Crédit: https://dreamsquare.seikowatches.com/jp-ja/

Katsuo Saito Crédit: Hodinkee

Katsuo Saito
Crédit: Hodinkee

Satoshi Hiraga et Tsutomu Ito

Satoshi Hiragana et Tsutomu Ito représentent la nouvelle garde des horlogers de SII. Rentrés chez Seiko à peu près au même moment (1989 et 1991), ils ont été tous les deux formés par Akira Ohira. Aujourd’hui, Satoshi Hiraga est entre autres en charge de l’assemblage du tourbillon calibre 6830 alors que Tsutomu Ito est responsable de l’assemblage des calibres 9S et il est particulièrement réputé pour l’ajustement des spiraux. Hiraga san est habitué à voyager à travers le monde pour participer à divers évènements et vous l’avez peut-être déjà croisé dans une soirée spéciale d’une des Seiko boutiques de France ou d’ailleurs.

Satoshi Hiraga Crédit: paflechien33 sur lallement.com

Satoshi Hiraga
Crédit: paflechien33 sur lallement.com

Tsutomu Ito Crédit: http://seiko.aydinsaat.com/world/tokinowaza/ito/interview/

Tsutomu Ito
Crédit: http://seiko.aydinsaat.com/world/tokinowaza/ito/interview/

Voici une vidéo absolument exceptionnelle, déterrée des tréfonds du YouTube Japonais. Vous pouvez y voir un jeune Ito san à l’établi avec son sensei Ohira San par-dessus son épaule qui lui transmet son savoir-faire légendaire. Les deux homme partagent aussi un repas et quelques bières avec Sakurada san. C’est une vraie émotion que de voir ces grands noms réunis, il y a 20 ans en arrière… Même sans comprendre le Japonais, ces images sont précieuses et le testament d’une grande époque à Morioka…


Suwa


Image tirée de The Seiko Book

Image tirée de The Seiko Book

En 1942, Hisao Yamasaki fonde dans la ville de Suwa, au cœur des Alpes Japonaises, la compagnie Daiwa Kogyo qui devient sous-traitant pour Daini Seikosha. L’année suivante, Daini et Daiwa Kogyo fusionnent et Daini envoie des employés et un maximum de machines loin de Tokyo, à l’abri des bombes qui pleuvent. C’est la création de Daini Seikosha Suwa, à ne pas confondre avec Daini Seikosha Kameido situé à Tokyo. En 1959, le nom change pour devenir tout simplement Suwa Seikosha après la fusion acquisition des deux entités.

Bien que Suwa fut fondée et construite grâce aux moyens et au personnel de Daini Seikosha, les deux entreprises sont bien deux entités totalement séparées, aussi bien d’un point de vue administratif que financier ou organisationnel .

À l’instar de Daini, Suwa fabrique ses propres montres qui sont commercialisées par K Hattori (futur Seiko Watch Corporation).

L’entreprise sera très fortement influencée par Tsuneya Nakamura qui terminera d’ailleurs sa carrière comme président.

Lors des JO de 1964, Suwa invente ni plus ni moins que l’imprimante éléctronique qui permet d’imprimer les résultats des épreuves chronométrées. Quelques années plus tard en 1968 sort l’EP-101 (pour Electronic Printer), qui donnera son nom à Epson, pour « son of Electronoic Printer ». En 1985, Suwa Seikosha prendra le nom de Seiko Epson.

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Mais de nos jours, on peut noter que Seiko Epson possède deux marques de montres qui ne sont pas distribuées par Seiko Watch Corporation mais directement par eux: Trume et Orient.

Les hauts faits de Suwa

C’est à Suwa que l’on doit des innovations majeures pour Seiko comme le Magic Lever (système de remontage automatique), la première montre à quartz, le premier chronographe automatique au monde, l’invention des mouvements Kinetic et Spring Drive etc.

C’est évidemment aussi chez Suwa que l’on voit naître Grand Seiko et des familles emblématiques et très modernes de GS pour leur époque comme les 62GS automatiques ou la 61GS Hi Beat automatiques, concurrente de la 45GS Hi Beat manuelle de Daini. Les 56GS seront elles le début de l’industrialisation des montres avec des mouvements assemblés à la chaîne, montrant là aussi la modernité propre à Suwa.

Cherchez l’intru… Crédit: Ikigai Watches

Cherchez l’intru…
Crédit: Ikigai Watches

Suwa s’est aussi distingué avec la création de toutes les premières plongeuses de Seiko, de la 62MAS à la Tuna quartz, sous la direction de Taro Tanaka.

Mais évidemment, Suwa s’est démarqué sur la scène mondiale en 1969 avec la commercialisation à quelques mois d’écart du premier chronographe automatique au monde et de la première montre à quartz au monde.

Crédit: https://www.theseikoguy.com/how-many-astron/

Crédit: https://www.theseikoguy.com/how-many-astron/

Deux Speed-Timer faisant partie des tout premiers chronographes automatiques au monde Crédit: inconnu

Deux Speed-Timer faisant partie des tout premiers chronographes automatiques au monde
Crédit: inconnu

Aujourd’hui Seiko Epson se distingue par la fabrication des Seiko Astron GPS, des Grand Seiko et Credor à quartz et Spring Drive, et avec le fameux Micro Artist Studio. Tout comme SII, ils fabriquent aussi des mouvements quartz entrée de gamme par millions. À la différence de SII, Seiko Epson fabrique et poli la grande majorité de ses boitiers alors que SII travaille avec leur sous-traitant historique Hayashi Seiki Seizo.


L’identité de Suwa Seikosha



Si Daini représente une approche traditionnelle de l’horlogerie, Suwa incarne la modernité et l’innovation. Je pense qu’il n’est pas exagéré d’attribuer au moins en partie ces caractéristiques à Tsuneya Nakamura, figure centrale de Suwa.

Les Grand Seiko modernes sont une parfaite illustration de cette différence entre les deux maisons. Au-delà des mouvements mécaniques qui sont propres à SII Morioka et des Quartz et Spring Drive propres à Seiko Epson, le design des montres, les matériaux utilisés ou encore les cadrans que l’on retrouve aujourd’hui sur les GS de Shiojiri (ville proche de Suwa où sont fabriquées les GS 9F et 9R) montrent un approche plus moderne et novatrice, là où les modèles mécaniques de Morioka se veulent plus sobres et traditionnels dans leur approche de l’horlogerie. Ca n’est d’ailleurs que récemment avec les plongeuses Hi Beat SBGH255 et 257 de Morioka a produit des GS typées sport.



Quelques noms associés à Suwa



Tsuneya Nakamura

Son nom ayant déjà été cité plusieurs fois, vous vous doutiez sûrement qu’il allait apparaître ici. Nakamura faisait partie des employés de Daini à être envoyé à Suwa pendant la guerre. Il est l’inventeur du Magic Lever mais il dirigera aussi tous les projets essentiels de Suwa, de la création de Grand Seiko aux concours de chronométrie en passant par la création de la première montre à quartz au monde. Comme cela a été dit un peu plus tôt, il finira sa carrière comme président de Suwa Seikosha.

Plus d’informations sur ce grand homme ici

Tsuneya Nakamura

Tsuneya Nakamura


Kiyoko Nakayama

La seule femme dans l’histoire de la marque à avoir son nom cité quelques rares fois, Nakayama s’est distinguée par ses capacités en tant que régleuse. Elle fait partie des meilleurs horlogers de Suwa Seikosha et a participé aux concours de chronométrie en Suisse. Elle explique que son succès est dû à deux choses: elle ramenait des mouvements à la maison pour continuer à s’entraîner, et surtout elle ne transpire pas des mains, ce qui d’après elle est essentiel pour que les pièces assemblées ne s’oxydent pas. Après les concours de chronométrie, elle fit partie de l’équipe en charge d’assembler et de régler les 61GS VFA.

Crédit: https://www.plus9time.com/seiko-the-neuchtel-chronometer-competition

Crédit: https://www.plus9time.com/seiko-the-neuchtel-chronometer-competition


Tokuaki Miura

Miura san fait partie de ces noms inconnus de la plupart des amateurs de Seiko, et pourtant il fut un des acteurs essentiels de l’histoire de la marque. Designer chez Suwa Seikosha, diplômé de l’Université des Arts de Tokyo, c’est à lui que l’on doit le design de nombreux chronographes iconiques de la marque comme le fameux chronographe Pogue et les autres déclinaisons des 6139-600x, y compris la version Sunrise ou encore le chrono Panda et le Holy Grail. C’est aussi lui qui a créé le logo de Suwa surnommé en Japonais « le nombril ».

Le logo « nombril » du Suwa, à ne pas confondre avec le logo éclair de Daini

Le logo « nombril » du Suwa, à ne pas confondre avec le logo éclair de Daini


Yoshikazu Akahane

Yoshikazu Akahane est surtout connu pour être le cerveau derrière l’idée et la conception du Spring Drive. Il s’est écoulé environ 30 ans entre le moment où l’idée a germé dans sa tête et la commercialisation des premiers Spring Drives, qu’il ne verra malheureusement pas puisqu’il décédera juste avant. Cette petite révolution horlogère, ou la révolution silencieuse comme Seiko aime l’appeler, ne doit son existence qu’à la ténacité d’Akahane qui poursuivra ses recherches en dehors de ses heures de travail et malgré l’opposition de ses supérieurs.

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Kenji Shiohara

À la fin des années 90, Shiohara fait partie des derniers horlogers de Seiko Epson a avoir été formé dans les années 70 et avec de vraies compétences en horlogerie mécanique. C’est lui qui est chargé de réparer la montre du président de l’entreprise, une montre mécanique Jean Lassale (unique marque Suisse appartenant à Seiko) de seulement 1,2mm d’épaisseur. En échange, il demande de pouvoir créer un petit atelier qui aura pour but de perpétrer le savoir-faire de Seiko dans la haute horlogerie et en particulier avec l’idée de faire des montres vraiment durables.

Il fonde le Micro Artist Studio et crée avec son équipe des montres mythiques comme les Credor Eichi, Sonnerie et Répétition Minute. Le MAS étant une émanation d’Epson, vous comprenez maintenant pourquoi ils ne proposent que du Spring Drive.

Shiohara à l’écoute d’un bol Orin dont on retrouve une version miniaturisée dans la Credor SonnerieCrédit: https://quillandpad.com/2020/09/13/seikos-secret-specialist-haute-horlogerie-micro-artist-division-in-japan/

Shiohara à l’écoute d’un bol Orin dont on retrouve une version miniaturisée dans la Credor Sonnerie

Crédit: https://quillandpad.com/2020/09/13/seikos-secret-specialist-haute-horlogerie-micro-artist-division-in-japan/

Crédit: https://global.epson.com/innovation/artisan/awards.html

Crédit: https://global.epson.com/innovation/artisan/awards.html


Yoshifusa Nakazawa

Nakazawa est le visage du Micro Artist Studio. Natif de Suwa, il rejoint la grande entreprise locale en 1979 et remporte en 1981 la médaille d’or au Olympiades des Métiers d’Atlanta dans la catégorie réparation de montres. Héritier de Shiohara, il est maintenant chargé de transmettre tout son savoir sur l’assemblage de ces pièces d’exceptions, en particulier de la Sonnerie, à la prochaine génération. Vous l’avez probablement aperçu dans les vidéos d’Hodinkee ou divers articles sur le Micro Artist Studio.

Crédit: https://www.seikowatches.com/global-en/special/tokinowaza/nakazawa/interview/

Crédit: https://www.seikowatches.com/global-en/special/tokinowaza/nakazawa/interview/

Shiohara san et Nakazawa san  Crédit: https://watchesbysjx.com/2011/12/28

Shiohara san et Nakazawa san
Crédit: https://watchesbysjx.com/2011/12/28

Nakazawa san et une de ses disciples, Masuda san. Le relève est assurée. Quand on dit que le MAS est sous des escaliers, ça n’est pas une blague… Crédit: https://deployant.com/inside-seiko-the-micro-artist-studio/

Nakazawa san et une de ses disciples, Masuda san. Le relève est assurée. Quand on dit que le MAS est sous des escaliers, ça n’est pas une blague…
Crédit: https://deployant.com/inside-seiko-the-micro-artist-studio/


La rivalité


Seiko Watch Corp, chargée de formuler ses demandes à Suwa et Daini, a utilisé la séparation de ces deux entités pour mettre en place une forme de rivalité fraternelle, une saine émulation qui a permis de vraies évolutions et qui a poussé chaque entité à se dépasser systématiquement, rendant ainsi Seiko toujours plus compétitif et novateur. Bien que cette rivalité soit présentée ici sous forme de « duels », il faut bien voir qu’il s’agit de quelque chose de moins fixé que ça, plutôt d’une dynamique.

Cette rivalité est née dans les année 50 lorsque Suwa produit la Seiko Super.

Daini répond en 1955 avec la Unique, très semblable à la Super mais 0,3mm plus fine.

Suwa réplique en 1956 avec la Marvel, une des montres les plus importantes dans l’histoire de Seiko, marquant son entrée dans l’ère moderne. Son impact fut énorme, que ce soit par son succès commercial, son succès aux concours de chronométrie au Japon ou par les montres qu’elle inspira (Crown, Lord Marvel, Grand Seiko, Crown Chronograph…).

Voici quelques « duels » mémorables entre des montres produites par les deux rivaux.


Commençons avec un duo… de trois montres !
La Super est la première montre moderne que Seiko commercialise après la seconde guerre mondiale, en 1950.
En 1955, Daini répond avec la Unique, qui sera très vite éclipsée l’année par la Marvel de Suwa, une montre essentielle dans l’histoire de Seiko.

La Super de Suwa (sortie en 1950), première Seiko avec une seconde centraleCredit: Chrono24

La Super de Suwa (sortie en 1950), première Seiko avec une seconde centrale

Credit: Chrono24

La Seiko Unique de Daini (1955) Crédit: Catawiki

La Seiko Unique de Daini (1955)
Crédit: Catawiki

La Seiko Marvel de Suwa (1956), la montre qui signe l’entrée de Seiko dans une nouvelle ére. Crédit: Ikigai Watches

La Seiko Marvel de Suwa (1956), la montre qui signe l’entrée de Seiko dans une nouvelle ére.
Crédit: Ikigai Watches



Un des duels cruciaux de la fin des années 50 est celui qui oppose la Cronos de Daini (1958) et la Crown de Suwa (1959). Les deux seront également déclinés en version « Special ». La Cronos est en fait la réponse de Daini à la Marvel de Suwa. La Crown, évolution de la Marvel, est elle la réponse à la Cronos.

Une superbe Cronos Special de Daini. Le logo sur le cadran à 6h est le logo SD (pour Special Dial) qui indique des index en or massif.Crédit: king-collector sur caroussel.sg

Une superbe Cronos Special de Daini. Le logo sur le cadran à 6h est le logo SD (pour Special Dial) qui indique des index en or massif.

Crédit: king-collector sur caroussel.sg

La Crown Special de Suwa, avec ici le logo Applique Dial à 6h Crédit: watch_bar_by_awb sur Caroussel.sg

La Crown Special de Suwa, avec ici le logo Applique Dial à 6h
Crédit: watch_bar_by_awb sur Caroussel.sg


La rivalité de la Cronos et de la Crown va évoluer avec leurs descendantes: les King Seiko (1961) et Grand Seiko (1960)

Crédit: Anthony Kable Plus9Time.com

Crédit: Anthony Kable Plus9Time.com

Crédit: https://www.specialdial.com/product-page/grand-seiko-first-carved-logo-october-1960

Crédit: https://www.specialdial.com/product-page/grand-seiko-first-carved-logo-october-1960


La deuxième génération de KS et GS continue la rivalité entre Daini et Suwa avec la King Seiko 49999 et la Grand Seiko 43999

King Seiko 49999 Crédit: Kyotoya Pawn Shop https://tokei.blog/japanwatch/seiko/95738

King Seiko 49999
Crédit: Kyotoya Pawn Shop https://tokei.blog/japanwatch/seiko/95738

Grand Seiko 43999 Crédit: Kyotoya Pawn Shop https://tokei.blog/japanwatch/seiko/103718

Grand Seiko 43999
Crédit: Kyotoya Pawn Shop https://tokei.blog/japanwatch/seiko/103718


Après 1966, Daini et Suwa se mettent tout deux à produire des Grand Seiko et la rivalité continue avec leurs modèles Hi Beat respectifs sortis en 1968: la 45GS manuelle de Daini et la 61GS automatique de Suwa.

45GS de Daini Crédit: Kyotoya Pawn Shop https://tokei.blog/japanwatch/seiko/104006

45GS de Daini
Crédit: Kyotoya Pawn Shop https://tokei.blog/japanwatch/seiko/104006

61GS de Suwa Crédit: Kyotoya Pawn Shop https://tokei.blog/japanwatch/seiko/104283

61GS de Suwa
Crédit: Kyotoya Pawn Shop https://tokei.blog/japanwatch/seiko/104283

Suwa VS Daini avec les versions or 18 carats de la 61GS et de la 45GS Crédit: www.theseikoguy.com

Suwa VS Daini avec les versions or 18 carats de la 61GS et de la 45GS
Crédit: www.theseikoguy.com


Suwa et Daini produiront chacun leurs chronographes automatiques, avec la série 61 pour Suwa et la série 70 pour Daini.

La Baby Panda et la Panda de Suwa équipées du calibre 6138 Crédit: r3born sur Reddit

La Baby Panda et la Panda de Suwa équipées du calibre 6138
Crédit: r3born sur Reddit

Quelques chronographes de Daini équipés du calibre 7018Crédit: https://vintagewatchinc.com/seiko/7018-chronograph/

Quelques chronographes de Daini équipés du calibre 7018

Crédit: https://vintagewatchinc.com/seiko/7018-chronograph/

Suwa VS Daini Crédit: https://vintagewatchinc.com/seiko/7018-chronograph/

Suwa VS Daini
Crédit: https://vintagewatchinc.com/seiko/7018-chronograph/


Bien que ce soit Suwa qui ait commercialisé la toute première montre à quartz au monde, Daini était également dans la course. Les références de ces modèles montrent d’ailleurs bien la course entre les deux maisons. Pour la toute première génération de quartz, Suwa propose la 35SQ et Daini la 36SQ, puis les calibre 38 (Suwa) et 39 (Daini) pour la seconde génération. Ce seront les premiers quartz commercialisés de manière plus large.

La mythique 35SQ de Suwa Crédit: https://www.theseikoguy.com/how-many-astron/

La mythique 35SQ de Suwa
Crédit: https://www.theseikoguy.com/how-many-astron/

La très rare 36SQ Calendar de Daini Crédit: https://watchvietnam.vn/kien-thuc/luoc-su-hang-seiko-mot-cuoc-hanh-trinh-vi-dai-chuong-6-bai-2-het-chuong.html

La très rare 36SQ Calendar de Daini
Crédit: https://watchvietnam.vn/kien-thuc/luoc-su-hang-seiko-mot-cuoc-hanh-trinh-vi-dai-chuong-6-bai-2-het-chuong.html

La superbe Quartz Superior équipée du calibre 3883, le modèle le plus abouti de la famille 38.

La superbe Quartz Superior équipée du calibre 3883, le modèle le plus abouti de la famille 38.

La Seiko 39VFA de Daini avec son système de led clignotante assez unique en son genre. Crédit: Kyotoya Pawn Shop https://tokei.blog/

La Seiko 39VFA de Daini avec son système de led clignotante assez unique en son genre.
Crédit: Kyotoya Pawn Shop https://tokei.blog/


Bien qu’il serait possible de continuer encore et encore sur les modèles qui incarnent le mieux la compétition entre ces deux entités, je vous propose de conclure sur deux Grand Seiko modernes qu’il serait évident de présenter ensemble pour imager la rivalité de ces deux maisons.

Les deux GS les plus emblématiques de cette concurrence fraternelle qui existe toujours depuis 70 ans sont la Snowflake de Seiko Epson (Suwa) et la Mont Iwate de SII (Daini).

La Snowflake, Spring Drive et titane, moderne et high tech, et la Mont Iwate, Hi Beat et boitier 44GS

La Snowflake, Spring Drive et titane, moderne et high tech, et la Mont Iwate, Hi Beat et boitier 44GS

Conclusion

Ce tour d’horizon devrait vous avoir donné une vue d’ensemble de la dynamique qui anime Suwa et Daini, ou Seiko Epson et Seiko Instrument Inc comme on les appelle aujourd’hui, ainsi qu’une idée des montres et des personnes qui incarnent le mieux ces deux entités à mon sens.

Comprendre la rivalité entre ces deux centres névralgiques de Seiko permet de mieux comprendre comment les montres sont faites et comment l’offre est compartimentée. Cette compréhension permet aussi de voir comment les deux manufactures se sont spécialisées avec le temps pour développer des caractéristiques assez spécifiques. Avec l’habitude, vous serez même en mesure de reconnaître d’où vient telle ou telle montre uniquement avec son design, les deux maisons ayant des identités propres qui se ressentent jusque dans les détails.

Mais l’histoire de Suwa et Daini ne se résume pas uniquement à une rivalité: en effet par le passé on a déjà vu à quelques rares occasion une collaboration entre Suwa et Daini, principalement avec les plongeuses des années 60/70 comme la 62MAS donc une partie des derniers modèles a été manufacturée chez Daini, comme ce fut le cas également pour la 6105-8000.

Au final, c’est Seiko Watch Corporation qui joue le rôle de chef d’orchestre et qui permet des synergies parfois nécessaires à ce que cette mécanique soit parfaitement huilée !

Vous savez donc maintenant exactement ce qui sépare et distingue Suwa et Daini et pourquoi les Grand Seiko modernes viennent de deux manufactures différentes, avec chacune leurs spécificités propres ! Ces deux maisons n’ont donc plus de secrets pour vous maintenant !

Crédit: www.grandseikoGS9club.com/history

Crédit: www.grandseikoGS9club.com/history




Un grand merci à Andrea Secco de @TheSeikoGuy ou www.theseikoguy.com pour la magnifique photo utilisée en miniature et en bannière et les quelques photos empruntées. Je vous conseille de mettre directement son excellent site dans vos favoris !
Un grand merci également à Anthony Kable @akable de www.plus9time.com pour l’utilisation de toutes les illustrations, images et photos puisées sur son fabuleux site que je recommande très chaudement à tous les anglophones !








Sources:

https://www.plus9time.com

https://www.theseikoguy.com

https://www.watch-wiki.net/index.php?title=Seiko_35

https://www.watch-wiki.net/index.php?title=Seiko_36

https://www.watch-wiki.net/index.php?title=Seiko_38

https://www.watch-wiki.net/index.php?title=Seiko_39

https://www.seikowatches.com/fr-fr/special/tokinowaza/nakazawa/interview/

https://quillandpad.com/2020/09/13/seikos-secret-specialist-haute-horlogerie-micro-artist-division-in-japan/

https://museum.seiko.co.jp/en/seiko_history/milestone/milestone_06/

http://seiko.aydinsaat.com/world/tokinowaza/ito/interview/

https://global.epson.com/company/corporate_history/timeline/

https://global.epson.com/IR/library/integrated2019/vision/

https://www.plus9time.com/blog/2017/3/30/japan-winter-2017-trip

https://watchvietnam.vn/kien-thuc/luoc-su-hang-seiko-mot-cuoc-hanh-trinh-vi-dai-chuong-6-bai-2-het-chuong.html

https://www.watchonista.com/articles/history/history-quartz-weekend-part-1-seiko-revolution

http://www.shizukuishi-watch.com/eng/intro.html

https://www.plus9time.com/seiko-case-back-information/

The Seiko Book

The History of the Seiko 5 Sports Speed -Timer - Ryugo Sadat

Seiko - A journey in Time

Rattraper et dépasser la Suisse - Pierre-Yves Donzé

12 faces of time - Elizabeth Doerr

Lire la suite
Arnaud.A Arnaud.A

Grand Seiko : sculpter la lumière

Je vous propose de voir au travers de différents exemples issus de la culture nippone comment l'ombre et la lumière sont au cœur de la sensibilité esthétique Japonaise et comment cela se traduit dans le style de Grand Seiko.

Je crois que la chose qui alimente le plus ma passion pour l'horlogerie et plus particulièrement Grand Seiko, c'est tout ce que cette passion m'apporte en dehors des montres en elles-même: des rencontres, des découvertes, et tout un tas de choses qui me seraient probablement restées étrangères, ou du moins que je n'aurais pas vues avec le même regard. 

Donc une fois de plus, je vais vous parler de Grand Seiko mais sans vous parler de montres. 

Si l'esthétique des GS a longtemps laissé de marbre une grande partie des amateurs occidentaux d'horlogerie, ce n'est pas un hasard. "C'est bien fait mais c'est trop froid pour moi", "c'est trop chirurgical, ça ne me parle pas", "c'est tellement parfait que c'en est austère", combien de fois ai-je pu lire ce genre d'avis?

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Avec le recul, je me rends compte aujourd'hui que c'est totalement normal. En étant entouré de productions japonaises depuis tout petit (films, dessins animés, jeux vidéos, voitures, habits et autres objets du quotidiens en tous genres), je sentais bien qu'ils n'avaient pas les mêmes goûts que nous, occidentaux. Mais ça va beaucoup plus loin: ils n'ont tout simplement pas le même concept du beau et l'esthétisme Japonais est très loin du nôtre. 

J'ai déjà effleuré la surface de cette question dans un des premiers articles de ce blog, mais j'aimerais ici revenir sur une des caractéristiques essentielles de l'esthétique japonaise: la lumière, ou plutôt l'ombre, elle qui à l'image des coups de burin du sculpteur sur le marbre vient sculpter la lumière.

Alors j’entends déjà les plus cartésiens d'entre vous argumenter "l'ombre n'est que l'absence de lumière, elle ne peut donc pas la sculpter". Bon, OK, c'est vrai. Mais l'ombre est un outil important qu'utilisent les designers et autres artistes Japonais pour mettre en valeur la lumière, et ce depuis très longtemps. Et puis merde, laissez moi profiter de mes envolées lyriques ! 

Je vous propose donc de voir au travers de différents exemples issus de la culture nippone comment l'ombre et la lumière sont au cœur de la sensibilité esthétique Japonaise et comment cela se traduit dans le style de Grand Seiko. 


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Eloge de l'ombre, Junichiro Tanizaki


Junichiro Tanizaki

Junichiro Tanizaki

Ouvrage d'un autre temps, ce court traité date d'une période marquée par l'occidentalisation du Japon au début du XXeme siècle. L'auteur y compare différents éléments d'architecture, des objets de la vie quotidienne, les matières employées etc, et met en évidence les différences entre les sensibilités esthétiques occidentale et japonaise, qui selon lui se ressentent le plus fortement dans l'usage de l'ombre. Là où la culture occidentale n'est que lumière, lustre et brillance, Tanizaki ressent plus d'émotion à observer les reflets discrets d'un bol en laque urushi dans une pièce obscure éclairée d'une simple bougie. À la blancheur pérenne de la faïence occidentale il préfère sa cabane - ombragée, vous l'aurez compris - au fond du jardin (ce passage sur les lieux d'aisance étant d'ailleurs particulièrement cocasse et exquis). 

Tanizaki et un concitoyen occidentalisé

Tanizaki et un concitoyen occidentalisé

Il est intéressant de voir le choc culturel qu'a apporté l'électricité au Japon et il est facile de comprendre comment Tanizaki, issu d'une famille aisée très traditionnelle de Tokyo, a pu être perturbé par la transformation radicale du Japon de l’ère Meiji. Cela nous permet à la fois de discerner ce sens de l'esthétique plus traditionnel et ancestral dont a hérité l'auteur, mais aussi de voir que cette sensibilité n'a cessé d'évoluer depuis un siècle, entre autres avec l'influence de l'occident. 

Au travers des exemples donnés par l'auteur, le lecteur peut mieux apprécier certains concepts anciens comme le sabi, tout en constatant un certain côté désuet de la sensibilité de Tanizaki s'il repense aux néons du Shinjuku de nos jours ou aux toilettes japonaises futuristes. 

Mais pour autant, ce ne sont pas les exemples modernes qui manquent pour mettre en lumière cette sensibilité esthétique japonaise dont il est question depuis le début. Et s'il est un cliché éculé sur le Japon, c'est bien celui du fameux "contraste entre tradition et modernité". Décidément tout n'est que contraste et nuances… Un contraste cette fois-ci culturel qui marque les occidentaux mais qui fait partie intégrante de la vie quotidienne au Japon ! Mais on s'éloigne du sujet… 

Voyons comment l'ombre et la lumière se retrouvent dans différents aspects de la culture Japonaise moderne. Que dirait Tanizaki s'il était encore de ce monde ? 


Lumière, ombre et forme : Tadao Ando et la maison Koshino

Tadao Ando

Tadao Ando

Je ne vais pas essayer de me faire passer pour un connaisseur en matière d’architecture, mais parmi le peu de choses que je connais à ce sujet, il y a la sensibilité particulière de l’architecte Japonais mondialement connu Tadao Ando pour l’ombre et la lumière.

Je vous propose donc un extrait de son livre “La maison Koshino”

“La lumière confère une existence aux objets en reliant l’espace et la forme. Un rayon de lumière, isolé au sein du bâtiment, s’attarde sur la surface des objets et fait naître l’ombre en arrière-plan. Avec le passage du temps et la succession des saisons, l’intensité de la lumière varie, et dans son silage les caractéristiques des objets. Simultanément, la lumière, isolée et happée par les objets, est ainsi objectivée et prend forme. La position de tous les objets est définie par leur relation les uns par rapport aux autres. Au moment où l’on fixe une relation mouvante de ce type, l’ensemble des relations est ainsi déterminé. À la frontière entre la lumière, fulgurante dans son rayonnement comme dans son extinction, et l’obscurité, un objet s’articule et prend forme. [...] 

La maison koshino

La maison koshino

Dans l’architecture japonaise, les liens entre les différents espaces et les motifs compilés nés de la lumière étaient très importants. Par le biais de la lumière changeant au fil du temps, une architecture porteuse d’une relation de réciprocité entre ses parties se constituait. C’est en arrière-plan de cette évolution que se dégage la conception particulière de la pensée orientale zen, selon laquelle “l’espace n’est que néant, ce quelque chose qui apparaît à la frontière où les objets disparaissent”. De même, dans l’architecture japonaise, le pavillon de thé est un univers réduit au minimum qui témoigne de cette frontière, dans ses dimensions comme dans son expression. Une personne assise et méditant peut y ressentir une sensation d’espace illimité, par l’interaction de la lumière et de l’obscurité.”

La maison koshino

La maison koshino

De manière très intéressante, Tadao Ando en vient à parler de la façon dont la culture occidentale est venue influencer la culture Japonaise, en s’inscrivant donc dans la lignée directe de l’ouvrage de Tanizaki. Voici ce que dit l’architecte à ce sujet:

“L’imbrication entre Orient et Occident, que je retrouve en moi, témoigne de la structure de la culture japonaise. Le Japon a crée une culture originale en important et en intégrant des éléments d’autres pays. Cependant, de nos jours, notre spécificité est en train de disparaître. Je pense que le temps est venu de porter un nouveau regard sur la culture japonaise traditionnelle tout en permettant son interaction avec la culture occidentale. Le Japon contemporain a perdu, selon moi, deux valeurs importantes : le richesse dont l’ombre est porteuse et le sens de la profondeur. L’ombre ayant disparu de la conscience, les délicats motifs nés de l’ombre et de la lumière, tout comme les résonances de l’espace appartiennent à un passé révolu. Entièrement éclairés de manière homogène, les objets et les formes sont emprisonnés dans une relation unitaire. Il me paraît donc nécessaire de revenir à la richesse que nous offre l’espace.”

La maison koshino

La maison koshino

Un extrait plus long est disponible ici si le sujet vous intéresse: http://www.articule.net/2019/11/26/lumiere-ombre-et-forme/

Tadao Ando rejoint donc très clairement l’avis de Tanizaki et les deux auteurs déplorent, chacun à leur époque, une lumière omniprésente et homogène qui casse les nuances et subtilités des clairs obscures Japonais.

On peut également noter que Tadao Ando cite tout de suite le pavillon de thé lorsqu’il parle de l’architecture Japonaise. En effet, la cérémonie du thé et tout ce qui gravite autour sont considérés comme centraux dans la construction de l’esthétique Japonaise. Tanizaki parle d’ailleurs longuement du tokonoma, cette petite alcôve surélevée typique de l’architecture Japonaise où l’hôte peut mettre en avant de la calligraphie, de l’ikebana (arrangement floral) ou autres objets d’art. Jouant un rôle très important dans la cérémonie du thé, Tanizaki voit dans ce détail architectural et artistique la quintessence même de l’esthétique Japonaise.

Le tokonoma, cette alcove typique de l’architecture japonaise qui renferme pour Tanizaki toute la sensibilité japonaise

Le tokonoma, cette alcove typique de l’architecture japonaise qui renferme pour Tanizaki toute la sensibilité japonaise


Kenta Anzai : sculpter la lumière


Source: https://www.vogue.com/slideshow/design-trip-to-tokyo

Source: https://www.vogue.com/slideshow/design-trip-to-tokyo

Je l’avoue sans peine, le titre grandiose de cet article a été pompé d’un autre article tiré de l’excellent magazine Tempura que je ne peux que vous conseiller si la culture japonaise vous intéresse. Ce très bon article dresse le portrait de l’un des céramistes japonais les plus en vogue: Kenta Anzai.

Ce jeune artiste du nord du Japon travaille de manière très intéressante, en mêlant un peu de laque urushi à son argile qui prend donc une couleur noire. Il travaille ensuite longuement la texture de ses céramique afin de leur donner une sorte de patine subtile et élégante. On peut y voir une évocation du temps qui passe, concept central de l’esthétique japonaise héritée du bouddhisme que l’on retrouve dans le fameux wabi sabi.

« Au fond de l’atelier, il entrepose les pièces qu’il vient de finaliser et qui attendent d’être exposées. Vases, soliflores, coupes à sake, amphores… Des formes simplest aux courbes élégantes. Mais ce qui distingue sans doute le style de l’artiste de Koriyama, c’est ce polissage noir, fruit de plusieurs années de recherche et tentatives. Après la cuisson, l’artiste applique une couche d’argile noire, qu’il fait adhérer à la pièce avec de l’urushi, la laque traditionnelle qui lui sert de colle. Puis il laisse sécher la pièce et la polit avec du papier de verre. Il répète ce processus 8 à 10 fois. Ce qui fait qu’entre la cuisson et le résultat final, il peut s’écouler deux mois.

Source: https://suzannelovellinc.com/blog/kenta-anzai/

Source: https://suzannelovellinc.com/blog/kenta-anzai/

[...]

Nombreux sont les artistes qui revendiquent un avant et un après 11 Mars 2011 (séisme et raz de marée qui ont frappé le Japon).

« Avant la catastrophe, j’accordais une très grande importance à la technique, j’essayais de me démarquer par là. Après le tremblement de terre, j’ai eu beaucoup de temps libre. J’ai fréquenté les musées, j’ai eu le temps de réfléchir au type de céramiste que je voulais devenir. Je suis allée voir une exposition du peintre français Georges Rouault. En voyant la photo sur le ticket de l’expo, je me souviens d’être dit « qu’est-ce que c’est que ces dessins d’enfant? ». Mais en découvrant ses œuvres en vrai, j’ai été frappé par leur force. Il se dégageait une puissance de ses peintures. » C’est cette même puissance que Kenta Anzai s’efforce alors de chercher, et qu’il retrouve chez des artistes tels que Giacometti. C’est rai qu’il y a quelque chose de l’artiste suisse chez le céramiste japonais, notamment dans ses soliflores noirs filiformes. Une simplicité presque primaire, qu’on ne saurait situer dans un courant particulier tant elle s’inscrit plus dans l’espace que le temps. Une forme élégante, pure mais imparfaite, composée d’irrégularités, d’aspérités quasi organiques. Et ce noir profond qui boit la lumière.

Source: https://suzannelovellinc.com/blog/kenta-anzai/

Source: https://suzannelovellinc.com/blog/kenta-anzai/

[...]

« J’ai grandi dans un logement HLM vétuste jusqu’à mes 10 ans, je me souviens que je prenais mon bain sur le balcon à la tombée du jour, et qu’ensuite nous allions nous balader entre les immeubles sur le dos de ma mère. J’ai encore le souvenir de lumières qui passaient à travers les fenêtres le soir. Ma définition de la beauté vient de ces paysages de mon enfance, de ces lumières, de ces reflets dans le soir mourant. Cela m’a constitué. (...) J’aimerais retrouver cette lumière. »

Les œuvres de Anzai personnifient magnifiquement ces jeux d'ombre et de lumière, ces contrastes si omniprésents dans la culture japonaise. Il en deviendrait presque difficile de savoir si la lumière met en valeur ses pièces ou si ce sont ses œuvres qui viennent sculpter la lumière qui les entoure.

Source: https://suzannelovellinc.com/blog/kenta-anzai/

Source: https://suzannelovellinc.com/blog/kenta-anzai/


La lumière et le “ma

Pour une fois, le ma est un concept japonais relativement facile à comprendre, du moins de prime abord. Le caractère qui correspond au ma est celui que l’on pourrait traduire en français par l’intervalle ou l’espace entre deux choses, le vide qui unit. Cet idéogramme représente un soleil entouré d’une porte. Wikipédia le définit comme le vide qui relie deux objets, mais il me semble important d’apporter une nuance. Le vide n’est pas ici synonyme du néant mais au contraire de la relation qui existe dans ce qui sépare deux objets.

Dans le théâtre Nô, le ma sera le silence qui permet de laisser la réplique porter. Dans la cérémonie du thé, ô combien essentielle dans l’esthétique Japonaise, la disposition des ustensiles et leur arrangement dans l’espace sont une autre dimension du ma. Dans l’ikebana, l’art de l’arrangement flora, « ce qui est produit, c’est la circulation de l’air, dont les fleurs, les feuilles, les branches (mots beaucoup trop botaniques) ne sont en somme que les parois, les couloirs, les chicanes, délicatement tracés selon l’idée d’une rareté… » (Roland Barthes, L’empire des signes). Les fleurs ne font ici que sculpter l’espace, le ma qui les entoure.

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C’est évidemment cette idée-là que Tadao Ando développe dans l’extrait cité plus haut.

« La lumière confère une existence aux objets en reliant l’espace et la forme. Un rayon de lumière, isolé au sein du bâtiment, s’attarde sur la surface des objets et fait naître l’ombre en arrière-plan ».

Cette beauté que voyait Tanizuki dans l’ombre n’est-elle pas celle des rapports changeants qu’entretiennent la lumière et son absence? Cette matérialisation du ma? De ces subtilités et de ces changements peut également naître le yugen, cette beauté mystérieuse et ce charme subtil qui naissent de la grâce du non-dit, du suggéré.

Finalement, ces différentes dimensions de l’esthétique japonaise se rattachent à autant d’émotions que l’on peut ressentir en flânant dans un jardin japonais, en admirant un spectacle de geisha, en se perdant dans les vieilles rues de Kyoto à la tombée du jour ou dans la simplicité apparente d’un poème haiku dépouillé. Le visible et le suggéré, le brillant et le mat, les mots et le silence, le sucré et l’amer, la lumière et l’ombre… Tant de nuances, d’oppositions qui s’équilibrent. Et finalement dans ces contrastes se cache un peu de l’âme du Japon.

Source: https://shoottokyo.com/blog/geisha-gion

Source: https://shoottokyo.com/blog/geisha-gion


Conclusion

J’espère que ces quelques notions se rattachant à l’esthétique Japonaise vous feront mieux apprécier les jeux d’ombre et de lumière qui font l’essence même de la Grammaire du Design si chère à Taro Tanaka. J’espère également que vous comprendrez un peu mieux pourquoi le zaratsu n’est pas qu’une simple technique de polissage, héritée de machine Allemandes, mais un moyen de “sculpter la lumière” au travers de contrastes et de nuances afin d’exprimer cette sensibilité esthétique toute Japonaise. Alors vous porterez peut-être un regard différent sur ces créations.

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