Le Japon et la chronométrie - partie 1
Quand on lit des articles sur l’histoire de KS et GS, on lit souvent que la CICC interdit les Japonais d’utiliser le terme chronomètre. Suite à ça, les Japonais créent le JCII et Seiko se remet à produire des chronomètres KS. Mais dès qu’on fait des recherches sur la JCII et le CICC, on ne trouve…rien… Alors qu’en est-il vraiment? Quelle est l’histoire du terme chronomètre, que sont ces organismes, comment sont-ils nés, qu’ont-ils fait et que sont-ils devenus? Existe-t-il vraiment un lien avec le COSC? Est-ce que les Suisses ont vraiment essayé de mettre des bâtons dans les roues des Japonais?
La décennie 1960 est considérée comme l’âge d’or de Seiko et elle pourrait faire l’objet de nombreux livres à elle seule. Cette période peut être résumée par le mot d’ordre donné par Shoji Hattori aux employés de la marque: il faut rattraper et dépasser la Suisse. Les amateurs les plus piqués du virus reconnaîtront les mots qui ont donné le titre du livre de référence de Pierre-Yves Donzé.
Je résumerais la stratégie de Seiko à cette époque en quelques mots: faire des produits de qualité et le faire savoir. Cela illustre la volonté de Seiko à la fois d’améliorer la qualité de sa production de manière dramatique, mais aussi de faire connaître la qualité de ces produits à travers différentes stratégies de communication.
On commence donc à comprendre l’importance que revêtent la participation aux événements sportifs (surtout les JO de Tokyo en 1964) ou encore aux diverses expéditions scientifiques ou d’exploration, mais également la quête de la précision absolue qui a amené Seiko façonner le paysage horloger japonais avec la norme chronomètre, à participer aux concours de chronométrie en Suisse, à faire certifier des montres par l’observatoire astronomique de Neuchâtel, et enfin évidemment à créer et commercialiser la première montre à quartz au monde. La chronométrie sportive - plus particulièrement les Jeux Olympiques de Tokyo - et la quête de la précision sont deux axes essentiels pour comprendre l’histoire de Seiko dans cette décennie fascinante.
Aujourd'hui je vous propose une série de deux articles qui tournent autour d'un seul mot: le chronomètre.
L’usage aurait voulu que je fasse un rappel ici de ce qu’est un chronomètre, mais c’est la problématique même de ce premier article. Je rappellerai donc qu’il n’est pas à confondre avec le chronographe dont le but est de mesurer des durées courtes (ce bon vieux “chrono”).
Mais pourquoi parler de chronomètre me direz-vous?
D’une part car, comme je l’ai dit, l’histoire que je vais vous présenter est un des axes centraux du développement de la marque des années 50 aux années 70. D’autre part parce que Benoît (il se reconnaitra) a eu le malheur de me demander si le Japanese Chronometer Inspection Institute ou JCII existait toujours. Il n’en fallait pas plus pour me lancer dans une longue quête de recherche et de documentation sur l’histoire des chronomètres et surtout le lien avec Seiko et l’impact sur son histoire.
J’ai décidé de séparer le dossier en deux articles, un premier qui traite de la norme chronomètre en elle-même, son évolution et son adoption par l’industrie japonaise. Puis un deuxième qui traitera de l’impact que cela a eu sur Seiko, son offre commerciale, sa participation aux concours de chronométrie et la certification de montres par l’Observatoire Astronomique de Neuchâtel.
Je vous souhaite une bonne lecture !
Quand on lit des articles sur l’histoire de KS et GS, on lit souvent que la CICC interdit les Japonais d’utiliser le terme chronomètre. Suite à ça, les Japonais créent le JCII et Seiko se remet à produire des chronomètres KS. Mais dès qu’on fait des recherches sur la JCII et le CICC, on ne trouve…rien… Alors qu’en est-il vraiment? Quelle est l’histoire du terme chronomètre, que sont ces organismes, comment sont-ils nés, qu’ont-ils fait et que sont-ils devenus? Existe-t-il vraiment un lien avec le COSC? Est-ce que les Suisses ont vraiment essayé de mettre des bâtons dans les roues des Japonais?
Mais avant tout, c’est quoi un chronomètre? Ce terme regroupe aujourd’hui de nombreux objets horlogers. Au XIXème siècle, il existe des chronomètres de marine avec échappement à chaîne et fusée, utilisés pour la navigation en mer et dont la précision assurait la survie des marins. Au XIXème siècle, certaines montres à échappement à ancre méritent le nom de chronomètre. Puis il est évidemment question des concours de chronométrie et des observatoires astronomiques, et enfin du COSC, très connu aujourd’hui. C’est donc un sujet très vaste et nous nous en tiendrons aujourd’hui uniquement aux montres bracelet.
Un chronomètre de marine Seiko de 1942 avec une dérive maximale de 0,1 s/j.
Entre 1900 et 1939 la congrès international de Paris, la Société Suisse de Chronométrie, le bureau Français des normalisations de l’horlogerie et la Fédération Horlogère donnent chacun des définitions du chronomètre en fonction de sa précision et de son type d’échappement, mais rien n’est mis en place pour faire appliquer cette mesure et surtout il n’existe pas d’uniformisation entre ces différentes sociétés savantes. Le besoin d’une définition internationale du terme se fait donc ressentir.
Lors du Congrès International de Chronométrie de Genève en Août 1949, il est décidé de créer la Commission Internationale de Coordination des Travaux des Observatoires Chronométriques (CICTOC, qui n’est pas l’ancêtre de TikTok bien évidemment). Le but est de se mettre d’accord sur la définition du terme à l’échelle internationale, et l’unification des méthodes de mesure.
Léopold Defossez vers 1955
Lors de l’assemblée générale de la Société Suisse de Chronométrie de Juin 1950, Léopold Defossez (auteur de Théorie Générale de l’Horlogerie) rapporte que la SSC devrait se charger de reprendre le problème et de constituer une commission chargée de définir le terme chronomètre et de le protéger. Peut-être que celui-ci n’était pas au courant de la création de la CICTOC. Celle-ci s’est pourtant réunie à Neuchâtel en décembre 49, à Lyon en mai 1950, puis plus tard à Strasbourg en mai 51.
Ce n’est que lors du Congrès International de Chronométrie du 8 Juin 1952 à Spiez, cette fois-ci sur recommandation du directeur de l’observatoire de Besançon, qu’il est donné une définition du terme “chronomètre”: il s’agit d’une montre de précision réglée dans différentes positions et températures et ayant reçu un certificat. La commission internationale autorise que ces certificats soient délivrés par les Bureaux Officiels de Bienne, La Chaux de Fonds, le Locle, Saint-Imier et le Sentier. Pour les concours de chronométrie et les réglages spéciaux, les observatoires de Neuchâtel et de Genève, ainsi que Besançon et Kew pour la France et l’Angleterre, sont en mesure de proposer des épreuves encore plus strictes. Ce sont les fameux Chronomètres d’Observatoire et les tout aussi fameux Concours de Chronométrie.
Il y a eu cependant une discussion importante car les critères des BO sont bien moins stricts que ceux des Observatoires Chronométriques et la CICTOC, n’ayant aucune volonté commerciale, souhaitait que seuls les Observatoires puissent délivrer ce titre, mais finalement c’est une approche un peu plus large qui fut choisie en laissant les BO délivrer ce titre, du moment qu’ils respectent les critères de la CICTOC.
Ces critères sont nombreux mais on ne retiendra ici que la marche moyenne qui doit se situer entre -1 et +10 secondes par jour en 1952.
En 1959, soit 10 ans après sa création, la CICTOC devient la Commission Internationale des Contrôles Chronométriques ou CICC, à l’occasion du 6ème Congrès International de Chronométrie à Munich. A l’origine, elle réunit les Sociétés Suisse, Allemande et Française de Chronométrie, puis la Société Italienne de Chronométrie rejoint la Commission en mai 1962. Étant l’évolution de la CICTOC (elle-même une émanation de Congrès International de Chronométrie), la CICC autorise un certain nombre d'organismes à délivrer le terme de chronomètre. Il s’agit donc à cette époque des observatoires de Neuchâtel et de Genève, du Laboratoire Suisse de Recherche Horlogère, des Associations des Bureaux Officiels de Contrôle de la marche des montres, de la Société Suisse de Chronométrie, puis des Sociétés de Chronométrie d’Italie et de France.
L’observatoire de Neuchâtel
Mais qu’en est-il du Japon?
Alors que l’industrie horlogère s’est bien développée avant la Seconde Guerre Mondiale, avec principalement la domination de K Hattori Co Ltd (Seiko), celle-ci est totalement chamboulée par la guerre puisqu’elle a dû se tourner vers l’armement, mais aussi évidemment à cause des bombardements, des morts etc…
Les affaires reprennent péniblement dès 1945 mais l’horlogerie est au cœur du plan de relance économique du pays et l’exportation reprend dès 1947. En 1948, le gouvernement pousse à la création de la Japan Clock & Watch Association (JCWA) et du Japan Horological Institute. L’année suivante, c’est le Japan Industrial Standard (JIS) qui est créé par la Japanese Standards Association, l’équivalent de l’ISO mais à l’échelle du Japon.
Les entreprises japonaises estiment alors que l’application des normes JIS suffisent à faire d’une montre un chronomètre, du moment que le Ministère de l’Industrie et du Commerce Extérieur ou MITI (pour Ministry of International Trade and Industry) estime que les manufactures concernées remplissent les conditions. Des concours de chronométrie sont d’ailleurs organisés par le Centre d’expérimentation mécanique du MITI tous les deux ans à partir de 1948 pour booster le développement de l’horlogerie après guerre, jusqu’en 1960, mais ceux-ci sont très largement dominés par Seiko. Par exemple, le concours de 1958 voit des Seiko Marvel rafler les 9 premières places.
Le but de ces concours réservés aux entreprises japonaises est de développer leurs compétences afin de pouvoir rivaliser avec la qualité des montres suisses. Les critères sont donc calqués sur ceux des épreuves de l’Observatoire de Neuchâtel. Autre spécificité de ces concours Japonais, les montres testées sont des montres de série et non pas des montres développées spécifiquement pour les épreuves comme c’est le cas en Suisse.
Les concours cessent en 1960 lorsque le MITI considère, après avoir testé des montres suisses achetées chez des détaillants, que les montres japonaises ont la supériorité sur leurs équivalents étrangers.
Malgré des demandes à l’Institut Japonais de Métrologie et à l’Observatoire Astronomique de Tokyo, aucun organisme tiers n’accepte de tester les montres des différentes marques japonaises et le besoin de la création d’un organisme dédié commence à se faire sentir.
Alors que les concours japonais prennent fin en 1960, les équipes de Seiko sont animées par le mot d’ordre du président Shoji Hattori: il faut “rattraper et dépasser la Suisse”. Leur succès sur le marché Japonais et les comparaisons effectuées par le MITI avec leurs homologues suisses leur donne suffisamment de confiance pour aller jouer sur le terrain des Suisses. Ils participent donc au concours de chronométrie de l’observatoire de Neuchâtel en 1963 avec une horloge de table à quartz. Pour la première fois dans l’histoire du concours, une entreprise étrangère rentre dans le top 10.
Divers chronomètres à quartz ayant participé aux concours de Neuchâtel
Crédit: Anthony Kable - Plus9Time.com
A cette même période - et peut être suite à ce concours - le président de la CICC et ingénieur en chef d’Omega se retrouve avec un chronomètre Japonais entre les mains: une Grand Seiko First. Et bien que ces montres venaient avec leur certificat de marche, les Suisse n’en voient pas trop l’intérêt car les montres sont testées en interne, suite au refus de l’Institut Japonais de Métrologie et à l’Observatoire Astronomique de Tokyo. Ils ne nient pas les qualités des montres, au contraire, mais souhaitent faire appliquer le standard chronomètre tel qu’ils l’ont définit, et en particulier le fait que les montres doivent être testées par un organisme indépendant.
Après quelques difficultés diplomatiques, le Japon reçoit une invitation au Congrès International de Chronométrie via l’ambassade du Japon en Suisse, et l’Institut Japonais de Métrologie (dépendant du MITI) envoie Shozo Matsushiro, accompagné de Mr Murakami, chef du bureau de développement de machines-outils de Suwa Seikosha, au 7ème Congrès International de Chronométrie se tenant au Palais Beaulieu de Lausanne à l’occasion de l’Exposition Nationale Suisse de 1964, rassemblant 800 spécialistes d’une vingtaine de pays. L’évènement fête également le 40 anniversaire de la Société Suisse de Chronométrie.
Exposition Nationale Suisse de 1964
La veille, Shozo-san mange avec le président du CICC Mr Henri Gerber, directeur technique d’Omega, ainsi que Mr Harri également de chez Omega, avec sa délégation Japonaise composée entre autres de deux ingénieurs de Suwa Seikosha, H. Yasukawa, ingénieur-chef et Nariaki Murakami évoqué plus tôt. Avant ce dîner, les Japonais n’avaient aucune idée de ce qu’était le CICC !
Lors du congrès, des ingénieurs Japonais du l’Institute of Technology et de Suwa Seikosha donnent même des conférences sur le quartz.
Ce voyage permet à Shozo Matsushiro de prendre pleinement connaissance du fonctionnement de la CICC et des normes chronométriques internationales qu’elle défend. Son rôle est de ramener ces informations au Japon et d’en faire part aux manufactures en tant que membre d’une agence d'État. Suite à ce voyage en Suisse, il est encore plus déterminé à créer un organisme indépendant à même de certifier les montres japonaises afin de rejoindre la CICC.
Crédit: Special Dial www.specialdial.com
Son intention va totalement dans le sens des recommandations de la CICC. Celles-ci sont claires: ils ont prit connaissance du fait que les Japonais (Seiko et Citizen) produisent des chronomètres qui répondent aux exigences nécessaires, si ce n’est que ces montres sont testées en interne. La CICC leur communique alors tous les détails sur les fonctionnements des BO (Bureaux Officiels) et “recommande que soit créé au Japon un organe officiel indépendant des fabricants dont la tâche serait de contrôler les chronomètres au cours d’épreuves, telles qu’elles existent en Suisse, en France, en Allemagne et en Italie, afin que seules les montres ayant subi avec succès cet examen puissent porter le nom de chronomètre.”
Shozo-san ne semble d’ailleurs pas particulièrement impressionné par ce qu’il apprend des BO. Lui qui s’imaginait trouver des bâtiments impressionnants, il semble déçu que les BO ne soient en fait que quelques pièces dans des écoles d’horlogerie. En 1963, 200 000 chronomètres ont été testés en Suisse, dont 120 000 par le BO de Bienne (le plus important). Le rythme de 10 000 mouvements testés chaque mois lui semble énorme et nécessite une automatisation pour les 16 employés chargés de cette tâche. Il fait d’ailleurs mention de l’utilisation d’un ordinateur IBM.
Le Technicum de Bienne qui hébergeait l’école d’horlogerie et le BO de Bienne
L’ingénieur relève deux autres points intéressants: le but de ces certifications lui semble être simplement l’augmentation du prix des montres (contrairement aux chronomètres de marine qui assuraient la survie en mer des marins), et il critique que les mouvements soient testés avant emboîtage, sujet qui continuera à faire débat longtemps après, nous y reviendrons.
Suite à ce voyage, il devient clair que les diverses organisations et manufactures japonaises doivent s’entendre pour créer la structure nécessaire pour rejoindre la CICC.
Malheureusement le MITI refuse, d'une part car ses juristes estiment que le mot chronomètre fait partie du langage usuel, d’autre part en raison du coût élevé de l’opération.
En attendant, Seiko arrête d’utiliser le terme Chronometer pour ses montres à partir de 1966.
Crédit: The Tokei Club www.thetokeiclub.jp
Suite à l’arrêt temporaire de l’utilisation du terme chronomètre et à l’inaction du MITI, Seiko décide de mettre en place le standard Grand Seiko, supérieur aux normes en vigueur dans les Bureaux Officiels Suisses. Cette démarche s’inscrit dans une dynamique de performance chronométrique lancée dès les années 50 avec les concours de chronométrie japonais organisés par le MITI, puis avec les concours de chronométrie suisses. L’accumulation du savoir-faire industriel et technique permet à Grand Seiko de jouer le même jeu que Rolex et son Superlative Chronometer ou que le poinçon de Genève (pour sa partie chronométrie en tous cas) en créant un standard chronométrique plus stricte que celui de la CICC. Le but est clair: faire mieux que mieux !
En décembre 1968 et sous l’impulsion de Seiko, le Japanese Chronometer Inspection Institute (ou JCII) voit enfin le jour et sous-traite les épreuves de test à la Japan Clock & Watch Association (JCWA) dès 1969. En Septembre la JCII est présentée lors du Congrès International de Chronométrie de Paris et l’intégration du JCII au CICC est validée sous réserve d’une visite des installations du JCII à Tokyo et Suwa.
Claude Attinger, physicien au Laboratoire Suisse de recherches horlogères, et André Donat, directeur du Cétéhor, le centre technique de l'industrie horlogère de Besançon, font le voyage au Japon en Avril 1970. A cette occasion, de nombreuses discussions ont lieu, dans le même esprit que celles des Congrès Internationaux de Chronométrie, pour comprendre comment les tests sont effectués, selon quelles modalités et avec quelles machines, toujours dans le but d’uniformiser les pratiques à l’échelle internationale.
Pour la petite histoire, une des questions qui revient beaucoup est la température des tests. Pour faire simple, les montres sont testées dans le froid, à température ambiante, puis dans le chaud. Seulement le Japon teste ses montres l’été par 24°C, qui est considéré comme la température ambiante, alors qu’en Europe elles sont testées par 22°C. Si on regarde la norme ISO 3159 maintenant, les montres sont testées à 23°C avec une tolérance de +/- 1°C. Il s’agit sûrement d’un accord entre les Japonais et leurs homologues européens datant de cette période..
Entre le 1er avril 69 et le 31 mars 71, soit lors de ses deux premières années d’activité, le JCII teste plus de 225 000 montres. Entre le 1er avril et le 31 juin 1971, 40 000 montres sont testées avec une estimation de 120 000 montres pour cette année (pour les écoles et les entreprises japonaises, l’année commence le 1er avril et finit le 31 mars). Le taux de réussite pour l’année 69 est de 92% et passe même à 93% pour l’année 1970.
A titre de comparaison, selon l’Association des Bureaux Officiels, la Suisse un peu plus de 493 000 chronomètres pour l’année 1969 avec un taux de réussite de 91,5% (dont la moitié est testée à Bienne avec 92,3% de réussite).
Crédit: www.moonphase.fr
La majorité des chronomètres testés en Suisse à cette époque dans les BO étaient des Omega et des Rolex (en 1970 Rolex et Omega représentent plus de 83% des chronomètres testés dans l’ensemble des BO), ce qui explique d’ailleurs pourquoi le bureau de Bienne était le plus actif. Cela tendrait à placer King Seiko en face de ceux deux marques légendaires, du moins pour ce qui concerne les qualités chronométriques, avec la précision de Rolex testait ensuite à nouveau ses montres en interne pour le “Superlative Chronometer”.
Il est intéressant de noter que tout le travail d’intégration des Japonais au CICC se fait dans un esprit de collaboration, le CICC n’ayant pas de but commercial et souhaitant juste faire respecter le terme de chronomètre à l’international, uniformiser les démarches et faire progresser la chronométrie dans son ensemble. Une démarche purement scientifique et aucunement commerciale. L’anglais est adopté comme troisième langue officielle avec le français et l’allemand, afin d’aider à l’intégration des Japonais et de leurs interprètes. Sans grandes surprises, les Japonais commencent tout de suite à demander à ce que les normes soient rendues plus strictes, en particulier pour tester des montres terminées et pas seulement des mouvements, et inclure la résistance au magnétisme, aux chocs et l’étanchéité aux critères testés pour la normes chronomètre, proposition appuyée par les Allemands mais rejetée par les Suisses et les Français.
Dès 1972, le président de la JCII commence à expliquer à la CICC l’importance de créer une catégorie à part pour les montres à quartz ainsi que d’augmenter les exigences de la norme Chronomètre. Malheureusement le comité refuse dans un premier temps de donner le nom de Chronomètre aux montres à quartz.
“Une précision de 0,0666 secondes par jour. Seiko Quartz a changé le sens du mot précision”
En 1974, le président de la JCII explique encore à la CICC que le Japon produit davantage de montres aux standards chronométriques supérieurs à la norme chronomètre (probablement majoritairement des Grand Seiko, possiblement des Citizen) et qu’entre le succès des montres mécaniques haut de gamme et de l’arrivée du quartz, le terme chronomètre perd de son attrait et il devient urgent de créer une norme supérieure (de type “Super Chronomètre”) ainsi qu’une norme propre aux montres à quartz. Il propose donc d’adopter la classification d’usage au Japon avec la classe AAAA pour les montres plus précises et A pour les moins précises, et propose qu’un chronomètre soit au moins AAA, mais le nom de chronomètre reste spécifique aux montres mécaniques.
Dès 1976, Seiko ne produit plus de chronomètres (King Seiko) et c’est cette année qui sonne la fin de la certification des montres mécaniques par le JCII. Mais le JCII continue de certifier des montres à quartz, avec d’importants soutiens de Suwa et Daini Seikosha, jusqu’en 1979, où le JCII cesse également de certifier les montres à quartz.
De 1974 à août 1979, le JCII certifie plus de 1 442 000 montres pour hommes de Seiko, Citizen et Ricoh, dont 29 000 de classe AAAA et 194 000 de classe AAA. Pour ces deux classes, les montres sont testées individuellement. Pour la classe AA, la certification est obtenue par échantillonnage. Cela représente 1 200 000 montres sur la période.
Catalogue Seiko de 1977 avec cette Seiko Quartz Superior. Le texte en haut précise que la montre est de classe AAAA.
En 1979, la responsabilité de la norme chronomètre est transférée à l’ISO, qui travaille de près avec le CICC et le JCII depuis 15 ans. En effet, l’ISO a fondé en 1964 un comité technique appelé ISO/TC114 horlogerie. Le cahier des charges est adopté en 1974 et la norme ISO 3159 voit le jour en 1976 et ne sera mise à jour qu’en 2009, bien que la définition de chronomètre donnée par Léopold Defossez en 1952 soit toujours utilisée par le COSC.
A la fin des années 70 et au début des années 80, alors que l’ISO a repris à sa charge la norme chronométrique, les travaux du CICC tournent principalement autour du quartz. En octobre 80 et 82, le CICC se réunit d’ailleurs par deux fois à Tokyo. En Octobre 83 les discussions commencent à tourner autour de l’avenir du CICC et le JCII annonce au CICC sa dissolution en décembre 1983. Il est tout de même demandé que toute communication future de la part du CICC soit faite à l’attention de la Japan Watch & Clock Association (qui sous-traitait les tests de la JCII).
Et le COSC dans tout ça?
Malgré la présence de la CICC, il existe une forte concurrence entre les BO, il est donc décidé au début des années 70 d’unifier le fonctionnement et le coût des BO, ce qui amène à la naissance du COSC en 1973. Comme l’explique très bien Pierre-Yves Donzé, “le COSC n’a pas la propriété des BO, mais est contractuellement lié à ces derniers: il leur confie le contrôle et l’authentification des chronomètres.” Aujourd’hui encore, le COSC certifie les chronomètres par l’intermédiaire de trois BO: ceux de Bienne, Le Locle et Saint-Imier.
Il n'est donc pas juste de considérer que la CICC soit devenue le COSC. La CICC a été créée par le Congrès International de Chronométrie pour définir et faire appliquer la norme chronomètre à l’international, en donnant des directives à ses membres que sont les différentes sociétés de chronométrie. Ça n'a jamais été le travail de la CICC de tester les montres, elle a par contre autorisé différents organismes à donner le nom de chronomètre aux montres qui respectent les critères qu’elle a édicté.
A l’inverse, le COSC est un organisme qui réunit à la fois des représentants des différents cantons horlogers et des représentants de l’industrie suisse. Comme l’explique Pierre-Yves Donzé, “Le COSC apparaît d’emblée comme une organisation mise sur pied afin de rassembler les principaux acteurs de l’industrie horlogère suisse autour d’une idée simple: gérer de manière commune le système d'authentification des chronomètres. [...] L’équilibre entre les collectivités publiques et les entreprises permet aux BO de poursuivre un service qui s'adresse à l’ensemble de l’industrie.”
L’idée est d’unifier les différents BO qui souffraient de divers problèmes, dont une certaine concurrence inutile, des variations de prix dans la certification des montres selon les bureaux etc. De la même manière que la CICC s’assure du respect de la norme chronomètre à l’international, le COSC s’assure de l’unité dans le fonctionnement des Bureaux Officiels suisses. “La certification chronométrique de montres-bracelets à balancier spiral repose sur 7 critères imposés par la norme ISO 3159” comme le précise le COSC sur son site. Autrement dit, le COSC s’assure que les chronomètres respectent la norme ISO développée en partenariat avec la CICC dans les années 70.
Conclusion
La quête de la précision était un axe de développement majeur de beaucoup de marques horlogères après la guerre et malgré un démarrage un peu en retard des Japonais, Seiko a su revenir sur le devant de la scène dans les années 60. On présente souvent l’interdiction à Seiko d’utiliser le terme chronomètre comme une tentative de leur mettre des bâtons dans les roues, comme si les Suisses avaient eu peur des progrès de Seiko et essayaient de les combattre dès que possible.
Mais comme nous l’avons vu, cela n’a clairement pas été le cas. Au contraire, le but de la CICC était de faire progresser la chronométrie et l’horlogerie de manière générale, et l’arrivée des Japonais grâce à Seiko et la création du JCII a été très bien vue et facilitée par la CICC.
Bien que cela n’ait pas aidé Seiko a développer son savoir-faire, cela ayant déjà été fait dans les années 50 et 60, l’intérêt a été principalement de faire savoir qu’ils pouvaient concurrencer et battre les Suisses. D’ailleurs il est intéressant de noter qu’initialement, Seiko avait souhaité faire certifier ses chronomètres en vue des JO de 1964, mais que les refus des autorités japonaises et les difficultés à mettre en place un organisme idoine prit plusieurs années, ce qui ne permit à Seiko de proposer des chronomètres officiellement certifiés qu’à partir de 1970.
Mais entre-temps, Seiko n’a pas attendu les bras croisés. Comme nous allons le voir dans le prochain article, ils ont mis en place le standard Grand Seiko, plus strict que le standard chronomètre, ils ont participé aux concours de chronométrie suisses au point de causer leur fin à cause de leur supériorité, ils ont même fait certifier des montres par le prestigieux Observatoire Astronomique de Neuchâtel.
Cette quête de la précision a été couronnée de succès, que ce soit du point de vue technique ou du point de vue de la communication.
Mais revenir sur ces différents points permet également de comprendre à quel point Seiko dans son âge d’or produisait en grande quantité et à des prix plus abordables des montres de qualité équivalente aux suisses. Et c’est bien ça, et non pas le quartz, qui fut la cause de la crise horlogère qu’à traversé le Suisse dans les années 70 !
Dans le prochain article, nous verrons plus en détail comment le standard chronomètre a impacté la production et l’offre commerciale de Seiko, avec King Seiko, Grand Seiko, les concours de chronométrie et les montres certifiées par l’Observatoire Astronomique de Neuchâtel.
Récapitulatif
C’est quoi le CIC, la CICTOC et la CICC?
CIC = Congrès International de Chronométrie
CICTOC = Commission Internationale de Coordination des Travaux des Observatoires Chronométriques, c’est une commission créée lors du CIC de 1949
CICC = Commission Internationale des Contrôles Chronométriques, c’est l’évolution de la CICTOC créée en 1959 pour unifier les contrôles chronométriques à l’échelle internationale
C’est quoi le JCII?
Japanese Chronometer Inspection Institute, créé en décembre 1968 sous l’impulsion de Seiko, c’est un organisme indépendant, membre de la CICC, qui permet aux entreprises japonaises de certifier leurs chronomètres. Elle a certifié des montres mécaniques jusqu’en 1976 et des quartz jusqu’en 1979. Il est dissous en décembre 1983, après seulement 15 ans d’existence et 7 ans de certification de montres mécaniques.
C’est quoi la JCWA?
La Japan Clock & Watch Association, créée en Avril 1948. Elle est chargée du développement de l’horlogerie japonaise sur le marché local et à l’international. C’est elle qui teste les montres pour le JCII de 1969 à 1976. L’association existe toujours.
https://www.jcwa.or.jp/en/index.html
C’est quoi l’Horological Institute of Japan?
Également fondé en 1948, l’Horological Institute of Japan est une société savante composée de chercheurs et de scientifiques issus du milieu universitaire et de l’industrie horlogère. Actuellement, deux des trois directeurs exécutifs font partie de Seiko
https://hij-n.com/english/
C’est quoi le COSC?
Le Contrôle Officiel Suisse des Chronomètres a été créé en 1973 et s’assure de la certification chronomètre au sein des Bureaux Officiels Suisses. C’est une association à but non lucratif qui regroupe des représentants des cantons horlogers (Genève, Vaud, Neuchâtel, Berne et Soleur) et des représentants de l’industrie. Elle fait appliquer la norme ISO 3159.
D'autres organismes dans d’autres pays sont en mesure de délivrer ces certificats: l’observatoire de Besançon, le METAS de Berne, la fondation TIMELAB à Genève, la fondation Qualité Fleurier et l'observatoire Wempe à Glashütte.
C’est quoi ISO 3159?
C’est la norme internationale qui définit ce qu’est un chronomètre. Le site de l’ISO dit “L'ISO 3159:2009 établit la définition du terme «chronomètre» en décrivant les catégories, le programme des essais et les exigences minimales admises pour les chronomètres-bracelet.”
Cette norme a été mise au point dans les années 70 avec la collaboration de la CICC et du JCII, puis c’est finalement l’ISO qui a repris le rôle de la CICC en 1979. Sa commission technique dédiée à la chronométrie a été fondée dès 1964, il s’agit de la ISO/TC114.
Sources:
https://www.jcwa.or.jp/en/etc/history02.html
https://isozakitokeiblog.mods.jp/blog/2007/01/post_254.html
https://ja.wikipedia.org/wiki/%E3%82%AF%E3%83%AD%E3%83%8E%E3%83%A1%E3%83%BC%E3%82%BF%E3%83%BC
https://articles.adsabs.harvard.edu//full/1950AFChr..20..439./0000441.000.html
https://articles.adsabs.harvard.edu//full/1953PGenA..45..203T/0000004.000.html
Archives du Journal of the Horological Institute of Japan: https://www.jstage.jst.go.jp/browse/tokeieafj/-char/en
Pierre-Yves Donzé: “Histoire sociale et économique de la chronométrie”
Les architectes de Grand Seiko: Shinichiro Kubo
J’inaugure aujourd’hui une nouvelle série d’articles que j’ai nommée “Les architectes de GS”. Dans ces articles, je souhaite mettre en lumière les noms plus ou moins connus qui ont participé ou qui participent à créer ces montres qui nous sont si chères.
Une belle montre étant le mariage d’un beau design et d’un beau mouvement, comprendre les personnes qui créent ces designs et ces mouvements permet de mieux comprendre les montres en elles-même. Voilà pourquoi ces articles traiteront des designers et horlogers à qui l’on doit nos Grand Seiko.
J’ai souhaité commencer avec un des designers les plus influents de l’ère moderne de Grand Seiko, il est le père de nombreux classiques et designer pour GS depuis plus de 20 ans, il a même été le directeur du Design Center de Seiko Watch Corporation, j’ai nommé Shinichiro Kubo.
J’inaugure aujourd’hui une nouvelle série d’articles que j’ai nommée “Les architectes de GS”. Dans ces articles, je souhaite mettre en lumière les noms plus ou moins connus qui ont participé ou qui participent à créer ces montres qui nous sont si chères.
Une belle montre étant le mariage d’un beau design et d’un beau mouvement, comprendre les personnes qui créent ces designs et ces mouvements permet de mieux comprendre les montres en elles-même. Voilà pourquoi ces articles traiteront des designers et horlogers à qui l’on doit nos Grand Seiko.
J’ai souhaité commencer avec un des designers les plus influents de l’ère moderne de Grand Seiko, il est le père de nombreux classiques et designer pour GS depuis plus de 20 ans, il a même été le directeur du Design Center de Seiko Watch Corporation, j’ai nommé Shinichiro Kubo.
Alors, qui est ce charmant monsieur? Et surtout comment a-t-il fait pour avoir 20 ans d’expérience en tant que designer Grand Seiko tout en ayant l’air de ne pas avoir 30 ans ?!
Alors évidemment, Mr Kubo n’étale pas si vie privée sur internet…ou presque ! En cherchant des photos de lui sur le web, on trouve celle-ci, où il explique avoir deux enfants, aimer les décors en carton et la maroquinerie (enfin, j’imagine). Mais bon, ça ne vous avancera pas à grand-chose de savoir que ses enfants s’appellent Akine et Tateki…
Shinichiro Kubo grandit dans la région Hokuriku du Japon, assez proche de la région de Shinshu, et connue pour ses grandes chutes de neige (ça a son importance) et reçoit son diplôme de design de la Tokyo University of Technology en 1999 et rejoint directement le Seiko Group en avril de la même année, avant d’être transféré à la Seiko Watch Corporation en 2001.
En cherchant un peu les quelques brevets internationaux à son nom, on le retrouve comme designer pour la SGE650 (et ses quelques déclinaisons) en Mars 2001, ce qui semblerait donc être un de ses premiers designs. Dans compte-rendu d’un voyage horloger au Japon en 2017, @yonsson_in_a_nutshell précise que le premier de Kubo-san étant celui d’une montre pilote.
Seiko SGE650
Il intègre le studio design de Grand Seiko en 2003 et travaille sur tous les premiers modèles Spring Drive de la gamme, à commencer par les SBGA001 et 003 en 2004. Le design du boîtier n’est pas sans rappeler celui de la SBGR001 de Nobuhiro Kosugi sorti six ans avant, mais cette fois-ci le diamètre est plus important (41mm contre 37) et surtout, la lunette épouse la carrure du boîtier de manière continue, la continuité des deux surfaces faisant écho à la fluidité du Spring Drive.
Le boîtier étant plus large que les modèles mécaniques ou quartz habituels, Kubo a décidé de donner une inclinaison de 13° au flanc de la boîte afin que celle-ci puisse se poser facilement sur n’importe quel poignet.
Notez comme la lunette épouse le chanfrein de la carrure du boitier.
L’année suivante marquera la sortie d’un des best sellers de GS, voire la montre la plus emblématique et connue de son ère moderne: la snowflake. Et oui, ce design unique est le fruit du travail de Shinichiro Kubo qui souhaitait reproduire la neige balayée par le vent qui lui rappelait son enfance dans la région neigeuse de Hokuriku au nord du Japon ! Qui faut-il croire entre le designer qui parle d’une inspiration de son enfance ou le marketing qui parle des neiges de la région de Shinshu (plus au sud que Hokuriku)?
SBGA011 aka Snowflake
2006 marquera la première évolution sportive du design de Grand Seiko avec le premier modèle de la marque équipé d’une lunette tournante. Il s’agit du modèle GMT SBGE001 et de sa fameuse lunette en saphir. Le diamètre augmente encore un peu, les flancs du boîtier s’arrondissent et surtout GS se lance sur un nouveau segment qui est celui des montres sportives, un thème récurrent dans la carrière de Kubo-san.
SBGE001 et ses cornes très reconnaissables et partagées avec les modèles précédents
2007 sera l’année du chronographe avec le lancement du premier chrono Grand Seiko, toujours équipé d’un mouvement Spring Drive. Le design est encore une déclinaison du style instauré avec la SBGA001.
La même année, Shinichiro Kubo signe le design d’un autre chrono Spring Drive moins connu du grand public mais encore plus apprécié des Seikophiles: le chrono Izul. Vous pouvez consulter la brochure d’époque sur le site de The Seiko Guy.
Que ce soit pour le chronograph GS ou la Seiko Izul, Shinichiro Kubo s’est inspiré des chronographes développé par Seiko pour les JO de 1964, mais c’est de loin l’Izul qui pousse le plus l’hommage à ces montres emblématiques de l’histoire de la marque.
En 2008 sortira la dernière déclinaison du style lancé en 2004, avec les plongeuses SBGA029 et 031. Là aussi il s’agit d’une première pour GS, la marque n’étant à l’origine pas destinée à faire des toolwatches.
Ces divers designs, que ce soit la 3 aiguilles classique, la GMT, le chrono ou la plongeuse, auront par la suite de nombreuses déclinaisons de métaux et cadrans, mais les designs de base de cette lignée mythique de Grand Seiko Spring Drive sorties dans les années 2000 reste le fruit de Shinichrio Kubo.
Dans les années qui suivent, Kubo-san se détache un peu de ces designs et commence à trouver d’avantage le style qui lui est propre. Jusqu’à présent, on sentait dans son travail l’influence de Nobuhiro Kosugi, son mentor et responsable du studio design de Grand Seiko (qui fera l’objet d’un prochain article). Comme déjà précisé plus haut, le design de la SBGA001 s’appuie quand même fortement sur celui de la SBGR001 de Kosugi.
En 2012, Shinichiro Kubo signe le design d’une nouvelle gamme de GS, les modèles que je vais surnommer “Magnetic Resistant”. On y retrouve deux modèles automatiques et deux modèles quartz. Si les modèles quartz ont eu un peu plus de succès de par leur taille moindre, il est intéressant de noter que les modèles automatiques ont une résistance de 80 000 a/m soit 1000 Gauss, alors que c’est la moitié pour les quartz. Vous vous doutez bien que ce chiffre n’a pas été choisi au hasard…
Mais ce qui est intéressant sur ces modèles, c’est qu’il s’agit selon Kubo-san de la première réinterprétation du “Seiko Style” de Taro Tanaka (que les amateurs appellent la Grammaire du design). En effet nous sommes deux ans avant la sortie des 44GS modernes et si on regarde le catalogue GS jusqu’à 2012, tous les modèles modernes présentent des boîtiers assez courbés, aux flancs parfois arrondis et aux codes qui s’éloignent de ceux de Taro Tanaka.
Mais si on regarde une SBGR077 ou une SBGX093, on retrouve bien des surfaces planes ou courbées uniquement en deux dimensions, des arêtes vives et ce côté très anguleux qu’on retrouve souvent avec le Seiko Style. Bien qu’on ne retrouve pas l’élégance typique de Tanaka, le côté sportif de Kubo est bien représenté. Cette impression se ressent particulièrement dans le choix de l’utilisation de nombreuses surfaces brossées là où Tanaka favorisait au contraire le polissage.
Kubo-san en 2012 avec un chrono Spring Drive au poignet
Ce premier exercice de réinterprétation de la Grammaire du design par Kubo est intéressant même s’il ne s’agit que d’un début. Shinichiro Kubo explique lui-même que ce design lancé en 2012 servira de base et d’inspiration à de nombreux de ses designs dans les années à venir et son influence est encore bien présente aujourd’hui ! Mais j’y reviendrai un peu plus tard.
Je qualifierai ces modèles et ce style de “Kubo Style” pour faire écho au Seiko Style, mais réinterprété par Shinichiro.
En 2015, Shinichiro Kubo prend la place de son mentor Nobuhiro Kosugi à la tête du Design Center de Grand Seiko.
Cette année sort la deuxième plongeuse de l’histoire de Grand Seiko, toujours en provenance de Shiojiri (Seiko Epson/Suwa Seikosha) ce qui fait sens avec l’histoire des plongeuses nées là-bas (de la 62MAS à la Turtle en passant par les Tuna). Il s’agit des SBGX115 et 117. Elles sont basées sur le design Active Line de Junichi Kamata (qui aura bientôt aussi son article dédié) qui avait été inauguré en 2011 avec la SBGX085 et ses déclinaisons (et qu’on retrouve sur les quartz GMT SBGN001/003/005). Assez peu connues des amateurs de la marque, ces deux plongeuses n’ont pas marqué les esprits et n’auront pas eu d’autres déclinaisons.
Mais en 2015, Kubo-san signe un autre design rentré au panthéon de la marque: les réinterprétation de la 62GS avec les SBGH037/039 et les SBGA125/127.
Les 62GS modernes ont rencontré un franc succès, mais encore plus depuis le lancement de la collection des quatre saisons.
Je trouve d’ailleurs que sa réinterprétation de la 62GS a infusé ensuite le style de Shinichiro Kubo, et on peut retrouver certaines traces dans certains de ses designs dans les années suivantes.
Après avoir créé les premières GS sportives, les premières plongeuses Grand Seiko puis les premiers chronographes, Shinichiro Kubo propose une nouvelle première en 2016 avec les premières Grand Seiko en céramique. Mais attention, la durabilité étant au cœur des valeurs de la marque, il s’agit d’un boîtier en titane pour le mouvement, encastré dans un boîtier en céramique. Ainsi même en cas de choc ou de casse, le mouvement reste protégé et la partie en céramique peut être changée. Je ne rentrerai pas dans les détails captivant de la construction et le design de ces modèles, mais j’en parlerai sûrement un jour dans un article dédié.
Toujours équipés de Spring Drive, ces nouveaux modèles sont proposés avec le mouvement GMT pour les SBGE037 et 039 ou le mouvement chronographe pour les SBGC015 et 017 (la fameuse Onbashira Matsuri qui tient une place toute particulière dans mon cœur). Dans les petits secrets de ce design, le cuir étant particulièrement épais pour aller avec la boite, il a été cousu à la main en mettant plus de tension à l’intérieur du bracelet qu’à l’extérieur, afin d’aider à ce que celui-ci se courbe de manière plus naturelle.
Ce sera d’ailleurs l’occasion pour GS de créer une exposition artistique appelée “Avant Garde” avec deux grands photographes Japonais, Daido Moriyama et Nobuyoshi Araki.
En 2017, à l’occasion du nouveau branding de GS avec la disparition du logo Seiko, Kubo-san propose une évolution de son chrono céramique avec les SBGC219, 221 et 223 (vue récemment au poignet de Jérôme Le Banner).
La même année sortira une montre très intéressante pour Kubo-san, et encore une première pour GS, puisqu’il s’agit de la première plongeuse mécanique de GS et la première plongeuse professionnelle, adaptée à la plongée en saturation (et sans valve à hélium, tradition Seiko oblige) et étanche jusqu’à 600m.
D’après Shinichiro Kubo lui-même, les modèles Magnetic Reistant de 2012 lui ont servi de base pour designer la plongeuse. En effet on retrouve une évolution du style inaugural de Kubo de 2012, mais également le côté Magnetic Resistant puisque le cadran est fait en fer doux pour jouer le rôle de protection magnétique, à l’image des modèles de 2012 (bien qu’ici la résistance soit moindre).
Puis en 2018, GS sort de la céramique bleue pour les 20 ans du calibre 9S avec les SBGJ229/233, et l’année suivante l’édition limitée en hommage à la Nissan GT-R avec la SBGC229. Un défi qui a amusé Kubo-san, lui-même amateur d’automobiles !
Shinichiro Kubo propose aussi en 2018 une évolution des quartz Magnetic Resistant de 2012, maintenant renommée Tought Quartz avec les SBGV243/245/247. Le boitier est une forme d’évolution des quartz de 2012, ou une évolution plus plate du boitier de la plongeuse SBGH255 L’idée centrale de ce design est la finesse, permise par le 9F, et le look sportif moderne, mais la résistance magnétique n’est pas l’objectif premier comme sur celles de 2012. Là aussi un soin tout particulier est apporté aux bracelets en Cordura, puisque le bracelet de l’édition limitée SBGV247 est fait avec un fil de nylon et un tissage encore plus dense et donc encore plus résistant que les modèles normaux.
En 2019 Shinichiro Kubo propose une nouvelle plongeuse quartz, cette fois-ci basée sur son “Kubo Style” de 2012, une sorte de chaînon manquant entre les Tough Quartz de 2018 et les plongeuses Hi Beat de 2017. Il s’agit des SBGX335/337/339.
2019 est une année chargée en sorties signées par Kubo-san puisqu’en plus du chrono GT-R, des plongeuses 9F, il s’agit également de l’année de sortie des premières Tokyo Lion avec les Lion Mane SBGA403 et SBGC231, puis un peu plus tard la Godzilla SBGA405 (et quelques autres déclinaisons). Le design Tokyo Lion a depuis connu plusieurs variations, y compris cette année avec les SBGC275 qui inaugurent un nouveau procédé très intéressant pour la fabrication des cadrans, ce qui montre la popularité de ce design et l’influence, s’il fallait le prouver, de Shinichiro Kubo encore aujourd’hui
Le “Kubo Style” et la filiation avec les Tough Quartz et les plongeuses de 2017 et 2019 sont évidents.
Et enfin 2020 est aussi une année très remplie en sorties signées par Shinichiro Kubo.
On retrouve tout d’abord la SBGP015 pour les 60 ans de GS, qui allie le look des Tough Quartz de 2018 et la céramique bleue de la même année, cumulant deux signatures de Shinichiro Kubo.
On retrouve également une dernière série de Tough Quartz avec cette fois-ci des modèles Magnetic Resistant SBGX341/343, l’ultime évolution en quelques sortes.
La comparaison et l’évolution du style entre 2012 et 2020 est très intéressante. J’y reviendrai un peu plus tard.
On retrouve également la dernière évolution de sa GMT de 2006 avec des modèles plus petits équipés d’une lunette fixe en céramique avec les SBGE253/255/257.
Et enfin, dernière nouveauté et pas des moindres, j’ai nommé… Evolution 9 ! Et oui, Shinichiro Kubo fait partie des designers ayant œuvré au “nouveau visage de GS pour les 60 prochaines années”, lui qui avait déjà été derrière la majorité des designs marquant de Grand Seiko dans les années 2000 et 2010. Lui qui fut sans aucune doute le designer le plus influent de l’ère moderne avec Nobuhiro Kosugi, il a travaillé avec un jeune designer prometteur, Kiyotaka Sakai, pour passer le flambeau du langage visuel de Grand Seiko pour les prochaines décennies.
Une photo intéressante de Kubo-san en 2019 avec une Evolution 9 au poignet, l’année avant son lancement.
Entre 2020 et 2022, Shinichiro Kubo laissera sa place à un collègue de longue date, Junichi Kamata, qui fera également l’objet d’un prochain article.
Junichi Kamata
Je vous ai présenté en détail les modèles pour lesquels je suis sûr que Shinichiro Kubo ait été le designer, mais il existe d’autres modèles pour lesquels je ne peux m’empêcher de penser qu’il y ait travaillé, sans avoir trouvé pour autant de sources à ce sujet.
Je pourrais citer les Tough Quartz GMT de 2021 SBGN019/021/023. Qu’il ait travaillé lui-même dessus ou non, il s’agit d’une évolution directe de son design. Il y a aussi les plongeuses Hi Beat SBGH289/291 qui sont ni plus ni moins que la version Hi Beat de la plongeuse de 2008. Idem pour les premières GS équipées du 9RA, les SLGA001/003, qui la version Spring Drive des plongeuses de 2017 SBGH255/257. Et enfin les Evolution 9 Sport. Ayant été LE designer des Grand Seiko Sport et ayant été impliqué dans la collection E9, j’imagine que son implication a dû se faire à un moment ou un autre pour les E9 Sport.
Mais qu’il ait directement bossé sur ces designs ou non, il ne s’agit que des évolutions de designs de base conçus pour Mr Kubo.
Je suis par ailleurs tombé sur une citation intéressante de Shinichiro Kubo qui dit "Toutes les montres sont des montres habillées pour moi". Je pense que cette citation est d’autant plus intéressante quand on regarde l'œuvre de Shinichiro Kubo dans son ensemble. Beaucoup de ses designs sont des montres sportives, plutôt épaisses, volumineuses, avec une forte présence, mais elles gardent toutes une certaine élégance, un certain raffinement malgré leurs dimensions généreuses dans la plupart des cas. On n’est donc pas dans la dimension de la pure toolwatch que pourrait avoir une Seiko professionnelle, au contraire Shinichiro Kubo arrive à ramener de l’élégance et de la complexité dans ses designs sportifs.
J’ai l’impression que cette élégance est arrivée après que Kubo-san ait travaillé sur les 62GS modernes de 2015. Avant cette date, ses designs sont beaucoup basées sur le “Best Basic” de Kosugi (soit sur l’Active Line même si ça reste anecdotique). En 2012 les modèles Magnetic Resistant montrent le début d’une recherche d’appropriation du Seiko Style, mais qui reste encore assez brut. Puis après le magnifique travail de modernisation de la 62GS, on peut remarquer que beaucoup des cornes dessinées par Shinichiro reprennent des géométries proches du 62GS, ou sans doute fortement inspirées. On peut noter le large chanfrein qui arrive de la bande de carrure et la face antérieure de la corne qui prend une forme pentagonale. Ces caractéristiques n’existaient pas dans les designs de Kubo avant 2015 et il me semble que le travail de la 62GS a eu un impact très important dans le style de Kubo.
L’avant/après me semble assez frappant.
Finalement, comment peut on qualifier le “Kubo Style”? Mis à part ses travaux de jeune designer sous les ordres de Nobuhiro Kosugi, on voit qu’à partir de 2012 il prend son envole et établi son propre style qui se veut très sportif et anguleux pour le résumer en deux mots. Contrairement au autres designers de la marque, il a été le premier à oser réinterpréter le “Seiko Style” de Tanaka à sa sauce, en proposant une certaine évolution du design à sa manière, et dans une dimensions plus sportive tout en restant élégante. Il a réussi à s’approprier la plus pure tradition du design de Grand Seiko, en particulier avec sa relecture de la 62GS, tout en étant en rupture avec elle pour amener la marque vers quelque chose de beaucoup plus moderne et actuel. Et ce qui me semble tout aussi intéressant, c’est qu’il ait réussi à garder cette signature de Seiko et Grand Seiko en étant capable de faire des montres originales, avec une forte identité Nippone. Le fameux cliché du mélange de tradition et de modernité, avec une touche d’originalité, qui font la force de beaucoup de designs de la marque.
Conclusion
Si on regarde les montres proposées sur le site global de Grand Seiko, sur les 139 montres listées, 43 sont ses propres designs. Si on élargit aux hypothèses mentionnées et aux déclinaisons de ses propres designs, on se retrouve plus à 58 modèles, soit entre 31 et 42% des modèles du catalogue !
Bien qu’il soit évident qu’il n’ait pas travaillé seul sur ces montres et leurs déclinaisons, il reste le designer à l’origine de nombreux designs emblématiques de la marque et il a laissé à tout jamais sa marque dans le langage visuel de Grand Seiko. Il a été un pionnier à bien des égards et je suis fier de pouvoir mettre son travail en lumière une partie de son travail aujourd’hui.
Aujourd’hui Shinichiro Kubo est manager du département de design de Seiko. Le voici en photo début 2024 lors de l’exposition “Power design project” à Tokyo, avec sa supérieure Kiyomi Tanemura, directrice générale du département de design de Seiko.
Dans le prochain article de cette série, je vous parlerai du mentor de Shinichiro Kubo, connu pour avoir été le designer des premières Grand Seiko mécaniques et le designer emblématique de l’ère moderne de la marque: Nobuhiro Kosugi.
En bonus, je vous propose un petit récapitulatif des différentes lignées issues du travail de Shinichiro.
La lignée des quartz sportifs ou Tough Quartz
La lignée des plongeuses
La lignée des chronographes (j’ai omis volontairement les SBGB001/003)
Shinshu vs Shizukuishi (Suwa vs Daini reloaded)
Il y a trois ans, je vous ai partagé un article intitulé Suwa vs Daini, revenant sur les deux grandes maisons de Grand Seiko, leurs histoires, leurs personnalités marquantes et leur rivalité fraternelle.
Si vous n’avez pas lu cet article, je vous invite à le faire, mais pour les cancres au fond de la classe qui ont la flemme de faire leurs devoirs, voici un petit résumé succinct.
Il y a trois ans, je vous ai partagé un article intitulé Suwa vs Daini, revenant sur les deux grandes maisons de Grand Seiko, leurs histoires, leurs personnalités marquantes et leur rivalité fraternelle.
Si vous n’avez pas lu cet article, je vous invite à le faire, mais pour les cancres au fond de la classe qui ont la flemme de faire leurs devoirs, voici un petit résumé succinct.
Dans le coin bleu, Suwa Seikosha fondé en 1947, devenu Seiko Epson, a qui on doit la première Grand Seiko en 1960, fait aujourd’hui les GS Spring Drive et quartz au sein du Shinshu Watch Studio de Shiojiri, dans la préfecture de Nagano. A toujours représenté le côté innovateur, technologique, moderne et disruptif (pour reprendre un mot à la mode).
Epson, à Shiojiri, où l’on retrouve le Shinshu Watch Studio, anciennement Suwa Seikosha
Dans le coin rouge, Daini Seikosha, fondé en 1937, devenu Seiko Instruments Inc, a qui ont doit la 44GS, fait aujourd’hui les GS mécaniques au sein du Grand Seiko Studio Shizukuishi à Morioka dans la préfecture d’Iwate. A toujours représenté la tradition horlogère mécanique du groupe. Fait partie de Seiko Instruments Inc (ou SII).
Le Grand Seiko Studio Shizukuishi, à côté de Morioka, anciennement Daini Seikosha
Pour ces deux studios, je précise qu’il s’agit d’une simplification, Suwa et Daini ne se résumaient pas à des usines et l’évolution de ces deux entités dans le temps est bien plus complexe que ça, mais pas besoin de se compliquer encore plus la tâche, on va rester sur cette version !
Pour rappel, Seiko Epson est indépendant du Seiko Holding Corporation, bien que chaque groupe possède des parts de l’autre et que la famille Hattori soit investie dans les deux. Seiko Instruments Inc (SII) et Seiko Watch Corporation font partie de Seiko Holding Corporation. Pour simplifier, Seiko Watch Corp commercialise les montres fabriquées par SII et par Seiko Epson, mais Seiko Epson ne fait pas partie de Seiko Holding Corp. Oui, je sais, c’est compliqué !
Version simplifiée, par Anthony Kable pour son site Plus9Time.com
Version détaillée des diverses entreprises en lien avec l’horlogerie au sein de Seiko. Epson est totalement indépendant. Credit: Anthony Kable Plus9Time.com
Aujourd’hui je vous invite à vous pencher un peu plus sur les différences qui existent entre les GS produites par Seiko Epson au sein du Shinshu Watch Studio, et celles produites par Seiko Instruments Inc au sein de Grand Seiko Studio Shizukuishi. Bien que ces montres soient commercialisées par la Seiko Watch Corporation au sein de la marque Grand Seiko, l’analyse de ces différences nous permettra de mettre en lumière de nombreux aspects spécifiques à la marque, la stratégie globale de celle-ci et comment cette stratégie est implémentée au sein des deux studios.
J’illustrerai ces différences par deux exemples, celui des deux modèles White Birch, ainsi que la comparaison de l’offre de haute horlogerie de Shinshu (Seiko Epson) et de Shizukuishi (SII).
Les différences et spécificités de Shinshu et Shizukuishi
Production:
La première différence de taille entre ces deux entités est la méthode de production.
Au Shinshu Watch Studio, tout est fait en interne, mouvements, boîtiers, cadrans, index, aiguilles etc. Evidemment, certains composants viennent d’autres branches du groupe Seiko Epson (comme les cristaux de quartz par exemple), mais tout vient de l’interne.
Je vais peut-être en choquer quelques-uns, mais pour ce qui est des GS mécaniques, Seiko Instruments fait appelle à de la sous-traitance. Attendez, attendez, ne criez pas au scandale, je vous explique tout !
Pour les cadrans, SII fait appel à Shokosha. Il s’agit d’une petite entreprise fondée en 1929 par un ancien employé de Seikosha à l’époque où ils poussaient leurs employés à créer leurs compagnies pour que K Hattori investisse ensuite dedans. Il s’agit donc d’un partenaire historique de la marque, pour qui Seiko est le plus gros client depuis toujours et dont Seiko est actionnaire majoritaire. D’ailleurs pour les amateurs de Seiko vintage des années 60/70, si le code cadran de votre montre se termine par R, cela signifie que le cadran a été produit par Shokosha (comme sur les Pogue par exemple - Shokosha ayant donc fait des cadrans pour Suwa et pour Daini).
Source: “6139-600x -R and -T dials” sur TheWatchSite.com
Pour les boitiers, c’est Hayashi Seiki Seizo qui les fabrique. Là aussi, c’est un partenaire historique de Seiko, une entreprise familiale crée dans les années 1920 à Tokyo et bien que je n’ai jamais trouvé confirmation, je pense qu’il s’agit exactement du même cas de figure que Shokosha (créée par un ancien employé de Seikosha). Là aussi, Seiko est actionnaire majoritaire. Hayashi Seiki Seizo ne produit pas que pour GS et Seiko, il suffit de regarder leur site internet pour s’en rendre compte, par contre il est essentiel de préciser que certains procédés propres au polissage zaratsu sont brevetés et utilisés uniquement pour les boîtiers GS. La Ferrari F40 et la Peugeot 406 Coupé sont toutes les deux dessinées par Pininfarina, il ne vous viendrait pas à l’idée de les juger comparables pour autant.
D’ailleurs, si vous faites bien attention quand vous regardez les vidéos des visites ou de présentation du Grand Seiko Studio Shizukuishi, on ne voit pas comment sont fait les cadrans et les boitiers, alors que c’est montré pour les visites et présentations du Shinshu Watch Studio. Vous savez maintenant pourquoi.
Enfin, dernière distinction, le Shinshu Watch Studio s’occupe non seulement de produire des Grand Seiko, mais également des Credor. Ce qui explique la différence de nom avec le Grand Seiko Studio Shizukuishi, qui ne fait donc que des GS comme son nom l’indique.
Commercialisation:
Là on revient sur quelque chose de moins compliqué, c’est donc Seiko Watch Corp qui se charge de commercialiser les montres produites à Shinshu et à Shizukuishi (cf le graphique de Plus9Time plus haut).
Un point qui me semble intéressant à souligner, c’est que contrairement à avant, maintenant les prix sont identiques ou presque sur des produits positionnés de la même manière. Que vous vouliez une White Birch Hi Beat ou Spring Drive, vous payerez le même prix.
Seiko Watch Corporation s’occupe donc de tout ce qui est branding, marketing, ventes des Grand Seiko, peu importe leur lieu de production.
Design:
L’uniformisation des designs entre Shinshu et Shizukuishi n’est pas nouvelle. Le design des boitiers des SBGR001 a été repris et adapté pour les SBGA001 quelques années après. Le boitier 44GS qui a été ressuscité d’abord à Morioka avec les SBGJ001/003/005 s’est ensuite retrouvé à Shiojiri dans des modèles quartz ou Spring Drive, tout comme le boitier 62GS. La 44GS d’origine est pourtant le fruit du travail des équipes de Daini (aujourd’hui Shizukuishi) alors que la 62GS est née dans les montagnes de Shinshu. Cela dit, ces designs restent à l’origine le fruit du travail des designers de Seiko Watch Corporation ! Et oui, comme expliqué dans l’article à son sujet, Taro Tanaka ne travaillait pas pour Suwa ou Daini, il travaillait avec les deux mais pour SWC. Je sais, c’est toujours aussi compliqué…
Mais quoi qu’il en soit, il y avait toujours des différences entre les deux. Comparez une 62GS Hi Beat et une 62GS Spring Drive, vous verrez vite quelques différences flagrantes.
Avec les deux variantes de la White Birch, c’est la première fois qu’on retrouve deux modèles aussi proches venant des deux centres de production de GS. Bien qu’il reste des petites différences, la majorité d’entre elles n’est plus visible lorsque vous regardez les montres à plus d’un mètre de distance ! Mais j’y reviendrai un peu plus tard.
SLGH005 et SLGA009, source GS9 Club
Dans tous les cas, le fonctionnement reste le même depuis les années 50: Seiko Watch Corp donne des directives en termes de design depuis leur studio de design au siège de Tokyo, puis travaille ensuite avec les designers des deux centres de production sur les produits spécifiques. C’est ce qui explique que l’on puisse retrouver des designs proches mais pas identiques. Mais c’est également ce qui explique que l’on puisse au contraire retrouver des designs spécifiques à une manuf’, comme le design “Lion’s Mane” des SBGA403 et SBGC231 par exemple pour Shinshu.
SBGC275 source Hodinkee
Mouvements:
Là aussi c’est très simple à première vue, comme je l’ai déjà dit, Shinshu propose les Spring Drive et les quartz alors que Shizukuishi propose uniquement des calibres mécaniques.
Mais il est intéressant de constater que contrairement au grand décalage de 6 ans qu’il y a eu entre l’arrivée du 9S et celui du 9R à la fin des années 90/début 2000, cette fois-ci Grand Seiko a montré plus de cohérence en sortant en même temps les évolutions de ces deux familles de mouvements en 2020, à savoir les 9SA Hi Beat et les 9RA Spring Drive. Cela n’est pas anodin et montre une volonté forte de Seiko Watch Corporation d’uniformiser et de consolider leur offre de manière cohérente, mais également que cette stratégie a été mise en place plusieurs années auparavant pour aboutir à des produits commercialisables au même moment.
Si on regarde les 9SA et 9RA d’un peu plus près, on peut lire entre les lignes certaines choses que l’on peut tenter de décrypter.
De prime abord, ces deux mouvements remplissent les mêmes objectifs: proposer des évolutions de mouvements existants avec des améliorations techniques, une diminution de l’épaisseur et une augmentation de la réserve de marche. Comme déjà expliqué dans l’article sur les mouvements GS, le nouvel échappement du 9SA et les améliorations de la partie électronique du 9RA assurent la partie technique, la réserve de marche augmente généreusement des deux côtés et les deux mouvements se sont nettement affinés.
Mais ce dont je n’ai presque pas parlé, ce sont les décorations des mouvements, et là c’est très clairement deux salles deux ambiances ! Là où le 9SA est devenu plus démonstratif que son prédécesseur avec son rotor très ajouré, la découpe des ponts et les décorations plus Européennes (j’y vois personnellement un mélange de Lange pour le rotor et de Jaeger LeCoultre pour les ponts), des vis bleuies pour les éditions spéciales et de nombreux rubis bien visibles, le 9RA joue la carte de la sobriété maximale avec sa nouvelle finition satinée (attention à ne pas riper lors de l’assemblage !) sur son pont unique et un anglage convexe qui utilise une nouvelle technique (par machine) développée spécialement par Seiko Epson. Et tout comme on l’avait déjà vu sur le magnifique calibre Spring Drive manuel 9R31, les horlogers de Shinshu continuent de nous proposer de magnifiques polissages pour les noyures des vis, rubis etc. Toujours faites à la machine, ces décorations permettent des jeux de textures et de reflets plus subtils et à mon sens, plus poussés et réussis que les découpes des ponts et les “côtes de Tokyo” (qui ont elles-aussi évolué depuis le 9S) du 9SA5. Mais surtout, l’esthétique qui en résulte donne au nouveau mouvement Spring Drive un esprit plus Japonais à mes yeux.
Enfin, je conclurai ce petit comparatif 9SA/9RA en précisant que le 9SA a déjà servi de base à un mouvement auto 9SA5, un mouvement chronographe 9SC5, un mouvement tourbillon (si on considère vraiment que c’est la même base, mais c’est un autre débat) 9ST1 et depuis peu un mouvement à remontage manuel 9SA4. De son côté, le 9RA n’existe qu’en deux variantes automatiques pour l’instant, l’une avec l’indicateur de réserve de marche côté cadran, l’autre côté mouvement. Mais je suis sûr que GS va continuer à développer diverses complications sur la base de ces “châssis” 9SA et 9RA.
Mais qu’en est-il du quartz? 2023 signait le 30ème anniversaire du calibre 9F. Combien de modèles équipés de ce mouvement sont sortis cette année-là? Zéro. Et oui, comme déjà précisé dans l’article précédent, Grand Seiko n’a même pas fêté les 30 ans du 9F. Incroyable non? Seuls trois modèles pour femmes sont sortis en 2023 avec des mouvements à quartz 4J.
J’y vois deux explications possibles: soit GS abandonne petit à petit le quartz pour se focaliser principalement sur le duo Hi Beat/Spring Drive, soit GS est en train de travailler sur une évolution du 9F (le 9FA?) pour botter le cul de Citizen.
Philosophies;
Jusqu’à récemment, il était assez aisé de distinguer Shinshu de Shizukuishi sur un point: les montres sportives. Alors qu’il existait proportionnellement très peu de GS mécaniques vraiment typées sportives, toutes les plongeuses et les chrono étaient une production propre à Seiko Epson. Que ce soit par soucis de robustesse ou par pur choix esthétique, Shizukuishi ne s’aventurait pas au-delà du sport-chic tout au plus.
Evidemment, cela a fini par changer puisque qu’on retrouve maintenant les GMT sportives, les plongeuses et même les chronos en production à Morioka. Mais certaines choses perdurent. Est-ce que vous vous souvenez de la première montre équipée du 9SA en 2020? Une montre habillée en or sur bracelet cuir. Et pour la première équipée du 9RA? Une plongeuse ! Comme quoi, malgré l’uniformisation de l’offre et la volonté de GS de simplifier les choses, les vieilles habitudes ont la vie dure ! Et oui, je vous rappelle que c’est à Suwa Seikosha/Seiko Epson que l’on doit toute la lignée de plongeuse mythiques 62MAS/6215/6159/6105/Turtle/Tuna, mais également les chrono tout aussi mythiques 6139 et 6138.
Passons maintenant au concret
White Birch contre White Birch
Source: Les Rhabilleurs
J’avais conclu l'article Suwa vs Daini en montrant que les deux montres emblématiques de chaque studio étaient la Snowflake pour Shinshu et la 44GS Iwate pour Shizukuishi.
Les modèles phares des deux manufactures sont maintenant la White Birch en déclinaison Hi Beat et en déclinaison Spring Drive.
Comme je le disais plus tôt, à plus d’un mètre de distance, les petites différences entre les deux modèles s’estompent. Taille de la couronne, taille du guichet de date, taille du réhaut, sillon central des index, ces détails assez flagrants lorsqu’on regarde les montres de près restent négligeables au porter du quotidien. Et surtout ces différences sont bien plus subtiles et minimes que celles qui opposent la Snowflake de la 44GS Iwate !
Je le répète mais ceci montre bien à mon sens, la volonté de Grand Seiko d’avoir une offre plus simple et cohérente pour le client lambda qui découvre la marque. Imaginez un prospect qui rentre dans une boutique, flash sur le cadran de la Snowflake mais la veut en Hi Beat. Vous n’avez plus qu’à lui lire l’article Suwa vs Daini pour lui expliquer pourquoi ce n'est pas possible, tout en espérant qu’il ne parte pas en courant en vous traitant de fou (ce qu’il fera assurément) ! Aujourd’hui, le problème est bien moindre puisque malgré leurs cadrans différents, les deux versions de la White Birch sont quand même relativement proches. Là où certains y verront une dilution de l’identité des deux manufactures, je pense qu’il faut y voir une volonté de GS de rendre la marque plus claire, lisible et accessible aux nouveaux clients.
Bon, j’ai parlé des points communs entre les deux montres, mais parlons quand même un peu plus de ces cadrans. La raison de leurs différences a déjà été évoquée: ils ne sont pas faits au même endroit. Shizukuishi a eu la volonté de ne pas faire un cadran trop blanc (les membres du GS9Club se rappelleront peut être de la vidéo de son designer à ce sujet), là où les designers de Shinshu ont justement misé sur un cadran blanc au motif légèrement différent. Et je pense que ça n’est pas un hasard.
Comme je l’expliquais, cette volonté d’uniformisation vient de la Seiko Watch Corporation, mais je ne peux m’empêcher de penser que Seiko Epson ait voulu se distinguer, garder une petite part de différence pour ne pas faire la même chose que son rival fraternel de toujours. Et bien que dans l’idée, les deux textures de cadrans sont censées représenter des forêts de bouleaux blancs, quand je vois le cadran de la SLGA009 je ne peux pas m’empêcher de voir…la Snowflake 2.0 ! Ou du moins un croisement entre la White Birch de Morioka et la Snowflake de Shiojiri. Une “Snowbirch” quoi.
Source: GS Thaïlande
Entre le nouveau calibre SD plus sobre esthétiquement, le cadran “Snowbirch” avec sa texture plus fine et subtile, et sa teinte blanche plus discrète que le cadran de la SLGH005, je trouve que cette SLGA009 joue finalement plus la carte de la sobriété que la version de Morioka qui est définitivement plus démonstrative et tape-à-l’oeil. La bimbo sexy contre la geisha élégante. Bon ok ok, j’exagère encore, je vous l’accorde…
Un dernier point sur l’aspect esthétique: les deux studios ont eu la mauvaise idée d’indiquer leur réserve de marche directement sur le cadran. C’est comme si on écrivait la consommation d’une voiture directement sur sa calandre (ou sa propre “réserve de marche” son sur profil Tinder). Je ne comprends toujours pas… Mais passons !
Source GS9 Club
Finalement, c’est intéressant de voir comment en reprenant le même cahier des charges, les deux usines de GS arrivent à tout de même faire transparaître leurs philosophies à travers leurs différents choix. Là où Shinshu joue la carte de la sobriété, Shizukuishi essaye d’en mettre plein la vue et opte pour des choix esthétiques qui s’orientent davantage vers des sensibilités occidentales - d’ailleurs Seiko et GS ont des designers chargés spécifiquement de concevoir des modèles pour le marché global et d’autres pour le marché Japonais.
Je pense que ça n’est pas un hasard si le Shinshu Watch Studio n’est toujours pas ouvert aux visites du public alors que le Shizukuishi Watch Studio affiche toujours complet pour les visites - il a même d’ailleurs été conçu pour ça !
Visite du GS Studio Shizukuishi avec Time&Tide Watches
La quatrième personne en partant de la droite est Yukinori Kato, président de Morioka Seiko Instruments Inc (aucun rapport avec KFC)
Le Shizukuishi Watch Studio a revêtu ses habits de lumière alors que le Shinshu Watch Studio reste ce bon vieux geek Japonais un peu différent et introverti qui reste tranquillement dans son coin. Bon ok, j’arrête avec mes comparaisons pourries, vous avez compris l’idée !
La Haute Horlogerie selon Grand Seiko
Après avoir comparé les porte-étendards des deux manufactures, je pense qu’il est intéressant de comparer ce que les deux entités ont de mieux à offrir.
Le Micro Artist Studio se trouve au sein du Shinshu Watch Studio à Shiojiri et a été ouvert en 2000 avec comme objectif de transmettre le savoir horloger artisanal (en particulier les décorations et le travail de terminaison) aux générations suivantes, avec comme inspiration et mentor le fameux Philippe Dufour. Le MAS a produit des pièces emblématiques depuis deux décennies comme les Credor Eichii I et II, les Credor Sonnerie et Répétition Minute, les Grand Seiko 8 Days etc. Sans grande surprise, tout s’articule évidemment autour du Spring Drive. Si vous n’avez pas compris pourquoi, posez votre téléphone ou votre ordi, allez boire un verre et reprenez l’article depuis le début !
Les horlogers du MAS, sous l’oeil attentif de Philippe Dufour
À Morioka, les choses étaient un peu différentes jusqu’à récemment. Avant, deux maîtres artisans, un graveur (Kiyoshi Terui) et un horloger (Katsuo Saito), étaient en charge de la décoration et de l’assemblage du mouvement Credor 6899, un calibre ultra plat très haut de gamme, qui demande un savoir-faire incroyable autant de la part du graveur que de l’horloger en charge de l’assemblage. Pour la petite anecdote, j’ai un jour montré ce mouvement gravé et squeletté de seulement 1,98mm d’épaisseur à une horlogère en charge de l’assemblage du calibre ultra fin chez Audemars Piguet et elle était scotchée !
Vous pouvez voir ici à l'oeuvre Mamoru Sakurada, le mentor de Katsuo Saito, ainsi que le maître horloger actuellement en charge du calibre 68, ainsi que Kiyoshi Terui, maître graveur
Petit aparté, si le travail de Sakurada-san et de Terui-san vous intéresse, je vous invite à lire cette interview faite par mon ami Ken en 2013 à l’occasion d’un projet très spécial mené par les deux maîtres artisans
À Shizukuishi donc, pas de studio ou de structure spécifique, juste deux artisans de haut vol (ils ont toutes les récompenses et tous les titres possibles) qui travaillent sur un mouvement très technique, mais on est clairement sur quelque chose de très différent du MAS.
Les choses ont commencé à changer en 2016 avec l’arrivée du tourbillon Credor Fugaku, assemblé à Tokyo par le maître horloger Satoshi Hiraga. Seiko décide de créer une petite entité à son siège de Ginza où quelques artisans détachés du Shizukuishi Watch Studio vont pouvoir travailler sur les pièces les plus exclusives de la Seiko Watch Corporation. Si on regarde un peu la genèse du tourbillon Kodo, on se rend compte que celui-ci était déjà dans les tuyaux à ce moment-là et que la Fugaku était presque une répétition générale avant la Kodo.
Ce n’est qu’en 2022 que Grand Seiko inaugure officiellement Atelier Ginza, situé au 7ème étage de Wako, renommé depuis Seiko House Ginza.
On peut voir en Atelier Ginza le pendant du Micro Artist Studio pour Seiko Watch Corporation (je rappelle que le MAS dépend de Seiko Epson, qui en indépendant de Seiko Watch Corp.). Alors certes, nous ne sommes plus à Shizukuishi, mais Atelier Ginza est en quelques sortes un prolongement du Shizukuishi Watch Studio et tous deux dépendent de Seiko Instruments Inc. au sein de Seiko Holdings Corp (et encore, c’est un peu simplifé…).
Ça va, vous suivez toujours? Parfait, alors on continue !
Par le passé, que ce soit le MAS ou Atelier Ginza (même avant que le nom apparaisse), les deux structures ont produit des montres très haut de gamme tant d’un point de vue technique qu’esthétique, à la fois pour Credor et pour Grand Seiko. GS étant maintenant le flagship haut de gamme de la marque, et Credor restant une marque quasi exclusivement JDM, je serais curieux de voir si le MAS et Atelier Ginza vont s’axer majoritairement sur GS dorénavant ou si Credor va continuer à avoir des Masterpieces, que ce soit en Spring Drive ou en mécanique. Je rappelle qu’à un moment, les seules pièces véritablement “haute horlogerie” du groupe étaient des Credor, mais peu à peu la tendance s’inverse. Et pour l’anniversaire de Credor, on ne voit au contraire que des modèles Goldfeather équipées du fameux calibre 68 ultra plat et une déclinaison en or jaune de la Eichii II.
D’ailleurs en termes de comparaison entre les MAS et Atelier Ginza, il est intéressant de noter que le tourbillon Kodo est affiché sensiblement au même prix que la répétition minutes de Credor, et je pense que ce positionnement n’est pas anodin !
De la même manière qu’on peut comparer les deux White Birch, je pense que la comparaison entre le Kodo et la répétition minutes illustre bien les différences entre Shinshu et Shizukuishi (bien que ce soit une comparaison GS/Credor si on veut être précis). Là où la répétition minutes de Credor est très Japonaise dans son exécution, ses terminaisons, ses symboliques, son artisanat, la Grand Seiko Kodo se détache clairement des codes habituels Japonais de Grand Seiko et se rapproche plus d’un style qu’on pourrait retrouver chez MB&F ou Audemars Piguet. J’y vois à nouveau l’illustration d’une tendance à l’occidentalisation voulue par GS et sa branche de Morioka, ce qui n’enlève rien à l’incroyable œuvre de Kawauchiya évidemment ! C’est un autre point qui s'ajoute à ceux cités précédemment, et qui montrent cette volonté d’ouverture et de démonstration de la part de GS, le tout s’inscrivant dans une démarche globale qui touche à la fois au design, aux mouvements, à la commercialisation, à la communication et aux expériences que propose la marque de manière globale.
Encore une fois, Shizukuishi s’ouvre et évolue là où Shinshu reste toujours plus discret et en retrait.
Et puisqu’il est impossible et inutile d’avoir un tourbillon Spring Drive, reste à savoir si la rivalité fraternelle qui anime Shinshu et Shizukuishi va pousser l’Atelier Ginza à concevoir à son tour une répétition minutes, cette fois-ci purement mécanique !
Qu’est-ce qui ressort de tout ça et quel avenir peut-on imaginer?
Tout d’abord, il est facile de se rendre compte que Grand Seiko essaye de mettre de l’ordre dans son offre et de rendre la marque plus claire pour les nouveaux clients. Le design s’uniformise entre les deux manufactures, l’offre se centre petit à petit sur les deux technologies phares de la marque, le Hi-Beat et le Spring Drive. Il y a eu très peu de nouveaux modèles en 28800bph en 2023, ces calibres étant plutôt utilisés dans les montres pour femmes ou dans les modèles petit diamètre à remontage manuel. Le quartz se fait de plus en plus discret. Bien que la marque soit toujours polarisée entre Shinshu et Shizukuishi, l’offre se simplifie et la marque est plus lisible et abordable pour quelqu’un qui ne lit pas Wadokei pour connaître tous les secrets de GS !
Les gammes se restructurent petit à petit de manière plus ou moins habile. Comme déjà expliqué dans l’article précédent, on sent que les choses évoluent lentement mais sûrement vers un coeur de cible autour des 10 et 15k€ avec les nouveaux 9RA et 9SA dans la gamme Evolution 9, une “entrée de gamme” entre 5 et 9k€ avec les anciens mouvements (d’ailleurs il semblerait que le prix moyen des montres achetées Place Vendôme tourne justement autour des 7k€), un abandon progressif du quartz dont l’image n’est pas vraiment symbole de haute de gamme, et une offre plus étoffée sur la Haute Horlogerie avec les GS du MAS (les références en SBGD et SBGZ), le tourbillon Kodo et les autres chef-d’oeuvre sur lesquels travaille déjà l’équipe d’Atelier Ginza.
Conclusion
Je trouve cette question de rivalité Suwa/Daini ou plutôt Epson/Seiko Instruments très intéressante encore aujourd’hui. Alors que ces deux entreprises distinctes ont deux histoires qui se sont construites en parallèle, elles ont quand même toujours eu des philosophies et des approches très différentes, avec au milieu de tout ça Seiko Watch Corporation qui joue le rôle du chef d’orchestre qui planifie et commercialise les produits sous une seule et même bannière.
Ce qui semble changer la donne, c’est que SWC ait clairement la volonté de rendre la marque plus lisible et compréhensible aux nouveaux clients, et cela nécessite de passer par une uniformisation de l’offre. Mais finalement, bien qu’il y ait eu beaucoup de différences esthétiques et philosophiques entre les montres de ces deux maisons, historiquement nous avons toujours aussi eu des montres chez Suwa et Daini qui se ressemblent beaucoup, avec à chaque fois des subtilités qui leur étaient propres.
SLGH019 Hi Beat à gauche, SLGA021 Spring Drive à droite. Quand Tokyo dit “faites moi une montre bleue”, ils s’exécutent !
À y regarder de plus près, on se rend compte que malgré la volonté d’uniformisation, certaines différences et certaines ressemblances persistent comme depuis toujours, et c’est tant mieux !
Jongler entre la tradition de cette rivalité, les impératifs des modes et lieux de production, et la nécessité de clarifier l’offre ne doit pas être évident et j’ai hâte de voir comment les nouvelles plateformes GS (que ce soit la plateforme de design E9 et les plateformes techniques 9SA et 9RA) vont être utilisées par les équipes de Shiojiri et de Morioka pour continuer à nous proposer des montres aussi captivantes et passionnantes, dans le respect de l’ADN de la marque !
La question qui reste est finalement la suivante: est-ce que ma première Evolution 9 viendra de Shinshu ou de Shizukuishi? Une chose est sûre, il m’en faudra une de chaque…
Evolution 9: Darwinisme horloger
Bien qu’il fut contemporain de Kintaro Hattori et qu’il soit décédé un an après la naissance de Seiko (aucun lien entre les deux événements à priori), je ne crois pas que Darwin fut très calé en horlogerie ni en marketing. Mais je crois cependant qu’il y a un parallèle intéressant à faire entre l’évolution selon Darwin et l'Evolution 9 selon Grand Seiko.
Darwin a dit : “Les espèces qui survivent ne sont pas les espèces les plus fortes, ni les plus intelligentes, mais celles qui s'adaptent le mieux aux changements.” Un point essentiel de la compréhension du phénomène de l’évolution, c’est le fait que l’environnement change et que ces changements ont un impact sur les espèces qui y vivent. Lorsqu’une espèce s’adapte, elle le fait petit à petit et en fonction de l’évolution du milieu. Si elle évolue trop vite ou trop lentement, l’adaptation ne se fait pas de manière optimale. Et là, attention à la sélection naturelle !
Bien qu’il fut contemporain de Kintaro Hattori et qu’il soit décédé un an après la naissance de Seiko (aucun lien entre les deux événements à priori), je ne crois pas que Darwin fut très calé en horlogerie ni en marketing. Mais je crois cependant qu’il y a un parallèle intéressant à faire entre l’évolution selon Darwin et l'Evolution 9 selon Grand Seiko.
Comme je l’ai expliqué dans plusieurs articles et en particulier dans “Les évolutions de Grand Seiko depuis 60 ans”, Grand Seiko a connu plusieurs grandes ères. Très schématiquement, on peut parler de l’ère vintage de 1960 à 1975 puis de la renaissance des GS mécaniques de 1998 à 2017, puis une troisième et nouvelle ère avec l’indépendance de GS et son ouverture à l’internationale, concrétisée en 2020 avec l’arrivée de la collection emblématique de cette évolution : la collection Evolution 9.
De la nécessité d’une évolution
Lors de la renaissance des Grand Seiko mécaniques en 1998, cette nouvelle ère s’est articulée autour d’un design de Nobuhiro Kosugi qu’il nomme lui-même “best basic”, symbolisé par la SBGR001. Ce design a été le fer de lance de la renaissance de Grand Seiko et la majorité des designs qui ont suivi ont été des variations de ce design de base. La SBGR001 est en quelque sorte l’ancêtre commun des Grand Seiko modernes. S’en est suivi différents designs qui s’en éloignaient, soit en réinterprétant des classiques de la marque (évolutions de la First, des 44GS et 62GS) soit avec d’autres designs plus modernes comme les Active Line, certaines plongeuses ou modèles quartz etc. Mais l’identité visuelle de GS à partir de 1998 s’est construite autour de ce “best basic”.
SBGR001 “Best Basic”
L’ouverture de GS à l’international en 2017 et la prise d’indépendance de la marque n’ont pas été que des stratégies marketing. En effet, la marque a clairement voulu marquer son passage dans une nouvelle ère. Mais pourquoi faire ça ?
Pas besoin d’être sociologue pour constater que le monde de 1998 et celui de 2017 ne sont pas les mêmes. Nous avons connu plus d’évolutions ces 50 dernières années que pendant les siècles précédents, et les 20 dernières années ont été marquées par des changements profonds de nos sociétés et de nos modes de vie. Comme pour Darwin, ce sont les changements du milieu qui donnent naissance à l’adaptation. C’est ça l’évolution.
Bezos aussi évolue !
Fort du constat des changements sociétaux et d’une volonté de rester ancré dans son époque, Grand Seiko a fait le choix de marquer une étape nette dans son évolution. Que ce soit en raison de ses designs ou de ses mouvements hérités de la fin des années 90, la marque avait besoin d’évoluer pour continuer à prospérer !
L’évolution de Grand Seiko s’est donc faite de manière planifiée et structurée et s’articule autour de trois axes : une évolution technique (les mouvements), une évolution esthétique (nouveau design), et une évolution stratégique globale. Les trois aspects sont évidemment intimement liés mais essayons de voir ensemble de manière plus détaillée quelles sont ces évolutions.
Évolution technique
Pour rappel, le mouvement 9S des GS est sorti en 1998 et a marqué le retour des GS mécaniques après quelques années placées sous le signe du quartz. Le 9S connaîtra quelques évolutions progressives avec une version manuelle et une version GMT en 2001 et 2002, puis une amélioration de la réserve de marche en 2006. En 2009 c’est le retour du Hi-Beat, qui aura droit à une version GMT en 2014. Mais tous ces mouvements - ainsi que les versions Special et VFA aux réglages chronométriques affinés - ne sont que des évolutions du 9S de 1998.
Le 9S55 de 1998
Quant au Spring Drive, c’est plus ou moins la même histoire. Le 9R sort en 2004 et évoluera en version GMT, chronographe ou manuelle, mais toujours sur la même base de 2004.
Le 9R65 de 2004
Les calibres 9S et 9R sont d’excellents mouvements, mais il y a toujours de la place pour de l’amélioration, surtout pour des mouvements de 20 ans d’âge. Avec la sortie des mouvements 9SA et 9RA, Grand Seiko montre à la fois sa volonté de continuer à s’améliorer, son investissement dans la R&D et le fait qu’ils sont à l’écoute des clients et des évolutions du marché.
Pour plus de détails sur ce que ces mouvements proposent de nouveau, je vous invite à consulter l'article “Grand Seiko pour les nuls : les mouvements”.
L’aspect principal à rappeler ici, c’est que GS ne s’est pas contenté de changer les choses en surface mais a proposé un mouvement intégralement nouveau de fond en combles avec le 9SA qui a demandé 9 ans de développement, l’équipe en charge s’y étant attaqué après la création du Hi Beat en 2009. Il aura fallu 6 ans de recherches à Fujieda, le père du 9SA, pour pouvoir passer au travail de prototypage. Et chose inhabituelle chez Seiko, Fujieda a remis en cause les fondamentaux de l’horlogerie mécanique telle qu’elle est pratiquée chez GS. Cela lui a valu de ne pas se faire que des amis chez les anciens, mais lui a permis d'innover totalement et de proposer un tout nouveau type de mouvement pour la marque, mais il a permis de faire avancer les connaissances horlogères de manière générale.
Avec le Spring Drive 9RA, les équipes du Shinshu Watch Studio ont également réussi le tour de force d’améliorer un mouvement déjà excellent et de proposer la première évolution du Magic Lever depuis sa conception à la fin des années 50 ! Plus fin, plus précis, plus grande réserve de marche et plus robuste. Techniquement ce nouveau Spring Drive est meilleur à tous les niveaux que son prédécesseur. Mais esthétiquement, les équipes de Shiojiri ont également oeuvré à faire évoluer le calibre avec une nouvelle terminaison “givrée” alors qu’on retrouve l’anglage de la masse oscillante et le polissage des noyures déjà présents sur le magnifique Spring Drive manuel 9R31. Le résultat est un look plus subtil et discret mais non moins réussi que le Hi-Beat. Il s’en dégage quelque chose de plus Japonais à mon sens que le 9SA dont l’esthétique rappelle davantage celle des calibres Suisses.
Mais au-delà d’une évolution technique, ces mouvements sont surtout au service de l’évolution esthétique de la marque et de son nouveau design emblématique, grâce à leur finesse accrue.
Évolution esthétique
Tout comme Nobuhiro Kosugi a créé le “best basic” en 1998, Kiyotaka Sakai est le responsable du style Evolution 9, le “new basic” de Grand Seiko. Tout comme le best basic de la SBGR001 a servi de base au développement de la majorité des designs de GS pendant deux décennies, le style Evolution 9 (ou E9 pour les intimes) est une base de design qui sert d’identité visuelle aux GS de cette nouvelle ère.
De la même manière qu’un mouvement de base comme le 9SA5 sert au développement du chronographe 9SC5 ou du mouvement manuel 9SA4, le design Evolution 9 inauguré par les SLGH002 et SLGH003 est amené à être décliné sous différentes formes. On retrouve ainsi déjà différentes variations sport que ce soit pour les GMT SBGE283 et SBGE285, pour les chrono Spring Drive SBGC249 et SBGC251 ou Hi Beat SLGC001, ou encore pour les plongeuses Spring Drive SLGA015 et SLGA023. Il y a quelques semaines, GS a également sorti la version habillée de ce design avec les SLGW002 et SLGW003. Même les tourbillons Kodo reprennent cette nouvelle esthétique E9 !
Il me semble important d’insister sur le fait que ce “new basic” n’est pas juste une nouvelle gamme au sein de l’offre de GS, mais l’incarnation à part entière de l’évolution de la marque et le fer de lance de la nouvelle stratégie.
La gamme avait d’ailleurs été à l’origine baptisée maladroitement Series 9 avant d’être renommée Evolution 9 quelques temps après. Ce nom véhicule bien l’idée que cette gamme incarne l’évolution de Grand Seiko et son passage dans une nouvelle ère. Depuis W&W24, le nom a même été abrégé en E9.
J’en profite pour faire une petite aparté sur le chiffre 9 et son importance pour Seiko. Que ce soit dans les références de mouvements GS qui commencent par 9 ou dans certaines références de montres comme les Credor Eichii II GBLC999, le tourbillon Fugaku GBCC999, la Credor Node phase de lune GCLL999 ou la première Credor Spring Drive GBLG999, on voit que Seiko/Grand Seiko/Credor réserve les chiffres 9 et 999 à des pièces d’exception. C’est parce que le chiffre 9 est d’une part le chiffre le plus élevé, mais il se prononce kyu en Japonais, exactement comme le mot “ultime”. Evolution 9 peut donc être pris dans le sens de l’évolution ultime.
D’un point de vue du storytelling, Grand Seiko a tellement communiqué sur le Grand Seiko Style (que l’on appelait Grammaire du Design) qu’il leur est difficile de créer un nouveau design sans tenter de le raccrocher à l’héritage de Taro Tanaka. Mais plutôt qu’une évolution de la Grammaire du Design de la 44GS, je vois davantage dans le nouveau design E9 une évolution du design “best basic” de Nobuhiro Kosugi. Bien que l’on puisse retrouver une philosophie héritée de Taro Tanaka et des clins d'œil au 62GS ou au boîtier de la SBGH001 Hi Beat de 2006, la filiation entre le Best Basic de 1998 et le New Basic de 2020 me semble la plus évidente et la plus significative. Le tout avec la touche de Sakai-san évidemment, ce qui sera le sujet d’un article à part entière bientôt.
Je ne reviendrai pas sur les avantages de ce nouveau design (finesse, confort, équilibre au poignet etc), la communication de la marque est déjà assez claire sur le sujet. Mais il est intéressant de constater que Grand Seiko reste fidèle à ses valeurs tout en les déclinant pour le marché d’aujourd’hui. Il est évident que ce qu’on entend par “beau” n’est pas la même chose en 1967, en 1998 ou en 2020.
Là où je trouve que le style E9 est vraiment le bienvenu, c’est en particulier pour l’équilibre au poignet et le confort au porter. Pour avoir eu des GS très “top heavy” comme la plongeuse et le chrono Spring Drive (même les 44GS GMT sont plutôt top heavy je trouve), je suis ravi de voir que les designers de GS ont conscience du problème et travaillent à améliorer cet aspect essentiel (je suis d’ailleurs persuadé qu’une des raison du succès de Rolex, c’est le confort impeccable de ses montres).
S’ils mettent enfin à la retraite leurs fermoirs conçus il y a 20 ans et sortent enfin des fermoirs dignes de 2020, on pourra alors peut-être même parler de Revolution 9 !
Je reviendrai bientôt sur l’analyse plus poussée de ce nouveau style E9 dans un prochain article dédié.
Évolution stratégique
Il est difficile de parler de mouvements et de designs sans évoquer la stratégie, tant ces deux premiers aspects illustrent le troisième, mais il y a d’autres points importants à souligner. Au-delà de vouloir rajeunir ses mouvements et designs, GS a développé d’autres axes stratégiques qui me semblent importants de détailler.
On parle en long, en large et en travers du Hi-Beat et du Spring Drive, mais un mouvement brille par son absence : le quartz.
En effet, 2023 signait les 30 ans du mythique calibre à quartz 9F et pourtant la marque n’a pas sorti une seule nouvelle référence équipée du 9F en 2023. Et je ne parle pas simplement de modèles anniversaires ! Alors que les 25 ans du 9F ont été célébrés en fanfare, c’est le silence radio pour les 30 ans, aucune nouveauté à quartz dans les GS pour hommes...
Je pense que cela n’est pas anodin et montre la direction stratégique que prend GS : la gamme E9 se concentre sur deux grandes familles de mouvements exclusifs, le Spring Drive 9RA du Shinshu Watch Studio et le Hi Beat 9SA du Shizukuishi Watch Studio.
Je doute que GS fasse totalement l’impasse sur le quartz, mais ceci semble confirmer qu’ils vont proposer une offre “entrée de gamme” avec ce qu’ils faisaient avant, sans trop de grande révolution, et un nouveau cœur de cible avec cette nouvelle collection à 10K€ et plus. La stratégie de Seiko et Grand Seiko reste la même depuis des années : proposer des produits à “haute valeur ajoutée”, ou pour le dire plus clairement, vendre moins mais avec une marge plus grande.
Là où d’autres marques le font à grands coups de montres serties (c’est la grande tendance de 2024), Grand Seiko le fait avec sa nouvelle gamme E9 et quelques rares produits qu’on pourrait qualifier de “Haute Horlogerie”.
Faut-il pour autant en vouloir à GS et les accuser d’être des gros vilains capitalistes assoiffés d’argent ? Personnellement, je ne pense pas.
Depuis quelques années, cette stratégie de s’axer sur des produits à plus forte rentabilité est adoptée par tout le monde dans l’industrie. Et vas-y que je te fais une énorme plongeuse en or, et vas-y que je te fais un chrono lunaire serti de cailloux, et vas-y que je te fais des montres arc-en-ciel à plusieurs millions… C’est malheureusement le meilleur moyen pour ces entreprises de remplir facilement leur objectif principal : générer des revenus ! Mais au moins chez Grand Seiko, cela ne se fait pas avec une vision mercantile à court terme, cela se fait au travers d’un repositionnement intelligent, nécessaire et cohérent, que ce soit en termes d’évolution de la marque comme expliqué au début de cet article, ou en termes de nécessité financière comme expliqué à l’instant.
L’exemple même de “vendre moins mais plus cher”
Ce qui me semble intéressant dans la nouvelle stratégie de GS, c’est aussi la cohérence dans la démarche. Une cohérence dans l’uniformisation du design et une cohérence dans la R&D avec la sortie simultanée des deux nouveaux calibres Spring Drive et Hi-Beat au service du design. On voit que le grand chamboulement initié en 2017 portait sur bien plus qu’un simple changement de logo sur le cadran, comme j’ai pu moi-même le penser bien naïvement ! Que ce soit l’ascension progressive de Kiyotaka Sakai ou l’arrivée du concepteur de mouvements Takuma Kawauchiya, que ce soit le développement et la planification de ces nouveaux produits, avec toute la R&D qui va derrière, on se rend compte que Grand Seiko a une vision à long terme et ne se contente pas de simplement faire des variations de choses qui existent déjà.
Je dois faire mon mea culpa car j’ai été mauvaise langue et je disais à un moment que GS pouvait créer une sorte de machine à sortir des nouveautés, il suffit de piocher dans la liste des formes de boîtiers, de textures de cadrans et de couleurs de cadrans et hop, on avait une nouvelle GS. Et bien que cette critique ne soit pas totalement infondée malheureusement, force est de constater que le gros du travail de la marque n’est pas de choisir quelle teinte de bleu représente le mieux la couleur du lac Suwa le 28 février entre 8h12 et 8h14 quand le vent vient du nord-est, mais plutôt de bosser d’arrache-pied sur ce que sera GS dans les décennies à venir et de donner une direction et une stratégie à long terme à la marque. Et bien qu’il soit parfois difficile de trouver le bon équilibre entre le fait de contenter les clients historiques et de séduire les nouveaux, je pense que GS arrive à naviguer entre les deux de manière finalement assez habile !
Conclusion
Darwin a montré que l’évolution était un processus nécessaire aux êtres vivants pour s’adapter aux changements de leur environnement. Rares sont les espèces dont les capacités d’adaptation sont tellement larges qu’elles n’ont plus besoin d’évoluer.
Mais qui dit évolution dit mutation génétique. Pour Grand Seiko, est-ce que cela se traduit par un changement de l’ADN de la marque ? Je ne pense pas. Précision, durabilité, confort, lisibilité et beauté sont des piliers de la marque depuis toujours. Les technologies phares de la marque sont mises à l’honneur mieux que jamais. Le design évolue sans pour autant trahir ses racines. Le repositionnement tarifaire et l’ouverture sur le haut de gamme montrent de nouvelles ambitions. À nous de jouer le rôle de la sélection naturelle et de choisir les produits qui nous semblent être les plus adaptés. A nous de montrer à la marque où nous souhaitons qu’elle aille à travers ce que l’on achète ou n’achète pas !
Je reste intimement convaincu qu’au fond, l’ADN de Grand Seiko reste le même, mais la marque l’exprime différemment selon les évolutions de la société. Mais là, je n’arriverai pas à continuer le parallèle pour embrayer sur de l’épigénétique, désolé !
À la place, je vous prépare déjà les prochains articles pour continuer de décortiquer et comprendre la nouvelle stratégie de Grand Seiko. En effet cet article n’est que le premier d’une série qui continuera bientôt avec une revisite de l’article “Suwa vs Daini”. J’y aborderai les différences qui existent encore aujourd’hui entre les GS de Shinshu et celles de Shizukuishi, afin d'illustrer plus concrètement la nouvelle stratégie de Grand Seiko. Au programme, deux exemples : White Birch contre White Birch et un match au sommet de la Haute Horlogerie !
À bientôt pour la suite !
Pérégrinations vers l’Ouest (et pourquoi mon coeur me ramène vers le Japon)
Loin du coeur, loin du poignet. Après avoir pris mes distances avec Grand Seiko pendant un bon moment, la flamme a été ravivée. Laissez-moi vous expliquer ce qui m’a réconcilié avec ma marque de coeur.
Bon, je ne vais pas faire semblant d’avoir lu ce classique de la littérature chinoise dont j'ignorais l'existence il y a encore 3 minutes, mais il s’avère que son titre colle parfaitement avec mon expérience horlogère de ces quelques dernières années.
Le dernier article que j’ai posté ici remonte à Novembre 2021, et si je n’ai rien écrit sur la marque depuis deux ans et demi, c’est parce que la flamme avait fortement vacillé, pour ne pas dire qu’elle s’était éteinte. Beaucoup de choses m’ont poussé à revendre mes GS et à aller m’aventurer du côté Suisse de la Force. J’ai cependant toujours gardé ma première GS, un petit modèle de 37mm automatique en titane (SBGR059) acheté avec beaucoup d’émotions lors d’un voyage au Japon il y a déjà 7 ans. J’ai également continué à payer l’hébergement de ce site, en espérant au fond de moi que la flamme se ravive un jour. Et ce jour est enfin arrivé ! Que s’est-il passé me demanderez-vous? Et bien à ma grande surprise, je dois ce retour de flamme à Watches&Wonders 2024 !
Mais avant ça, permettez moi de revenir en arrière et de vous expliquer les raisons qui m’ont fait m’éloigner de la marque au lion (non non, je ne parle pas de Peugeot mais bien de Grand Seiko, faites un effort !)
Les motifs de la rupture
Je pense que lorsqu’on aime une marque, il faut savoir être critique, voire même dur avec. Je vais donc être très clair sur ce qui m’a poussé à m’éloigner de la marque, non pas par plaisir de critiquer mais parce que c’est une marque que j’aime tout particulièrement et j’espère que ma passion pour elle se ressentira entre mes lignes.
Après une dizaine d’années d’une passion dévorante pour Seiko et Grand Seiko, je me suis retrouvé pris entre deux sentiments: le premier était l’impression d’en avoir fait le tour, le second était l’impression de ne plus reconnaître la marque qui m’avait tant fait rêver.
Faire le tour de Seiko n’est pas une mince affaire. J’ai eu la chance d’avoir, au cours des années, des montres qui représentent bien l’univers riche de Seiko, que l’on parle de montres vintages ou modernes, de la montre de kamikazes à la Credor phase de lune, de la Seiko Sportsmatic 5 au chronographe Spring Drive, du vieux boitier rhodié décrépi à la Grand Seiko en or rose en passant pas une tripotée de plongeuses, j’ai eu la chance et le plaisir d’expérimenter de nombreuses facettes de Seiko et de Grand Seiko. J’ai étudié dans les détails l’histoire fascinante de cette marque que j’ai partagé ici, lors de conférences en boutique, de webinaires, j’ai participé à la rédaction d’un livre, j’ai écrit des articles dans des sites horlogers ou encore fait un épisode de podcast dédié à l’horlogerie japonaise. J’ai appris et partagé plus que ce que j’aurais imaginé.
Bon ok, c’est cool, le partage la passion blablabla. Soit. Mais quand on a fait le tour de quelque chose (si tant est que ce soit vraiment le cas ici), on a envie d’aller voir ce qu’il se passe ailleurs, non?
L’autre chose qu’il s’est passé, et je l’évoquais déjà à demi-mot dans d’autres articles ici, c’est que la nouvelle stratégie de GS, ou du moins les changements opérés progressivement depuis 2017, ne m’ont pas vraiment plu.
Que ce soit au niveau esthétique avec le logo GS à 12h, que ce soit en terme de stratégie avec l’augmentation des prix, que ce soit en terme de philosophie avec l’éloignement des codes habituels de GS, que ce soit le marketing rébarbatif sur les supposées inspirations de la nature, c’était l’overdose. Le point de non-retour? Le 9SA5: GS sort un nouveau calibre unique en son genre avec un tout nouveau type d’échappement qui répond en fait exactement aux mêmes normes chronométriques qu’avant (quel intérêt?). Et le pire, c’est que de nombreux clients se plaignent de soucis de précision alors que les retours SAV se multiplient. Et je vous rappelle que la quête de la précision est censée être au cœur de l’essence de GS…
C’en est assez.
J’ai donc fait comme beaucoup d’autres anciens amateurs de la marque: je m’en suis détourné. Juste au moment où je croyais connaître et comprendre GS, la marque prend un virage qui s’éloigne de ce qu’elle me semblait être et me laisse sur le bord de la route. Le groupe underground qui jouait dans mon bar préféré remplit maintenant des stades et je trouve qu’ils ont trop changé. Le fameux “c’était mieux avant”.
J’écris ton nom, liberté
C’est donc tel un jeune divorcé qui s’inscrit sur Tinder que j’ai eu le plaisir de découvrir de nouveaux horizons ! J’ai même fait l’inverse de ce que font habituellement les amateurs d’horlogerie: on rêve d’abord d’horlogerie Suisse puis quand on en a fait le tour, c’est l’exotisme du Japon qui nous tend les bras. Que nenni, je suis parti à la découverte des Helvètes au détriment des Nippones. Quel drame, j’étais devenu mainstream…
Moi qui n’avais connu que GS, j’ai pu essayer, convoiter et même parfois acheter ces marques qui n’effleuraient même pas ma curiosité par le passé. Rolex? Trop cliché, je suis un amateur d’horlogerie moi Môsieur, pas un m’as-tu-vu. Tudor? Pfff c’est pour ceux qui n’ont pas les sous de s’acheter une Rolex. Omega? James Bond, la lune, blablabla ça va on a compris. Zenith? C’était une salle de concert là où j’ai grandi ça. Et bien ça, c’était avant.
Envolés les préjugés, je ne suis plus un GS boy snob qui ne jure que par le zaratsu et le Spring Drive. Finis les sushi et les ramen, à moi les röstis et la fondue ! Vous dites zaratsu, je réponds Cape Cod, vous dites Spring Drive, je réponds COSC, vous dites Taro Tanaka, je réponds Gérald Genta. Ca y est, je me suis libéré de mes chaînes d’otaku monomaniaque et monomarque, je montre mon ouverture d’esprit en envisageant des Panerai et des Hublot, je refuse d’être présenté comme un spécialiste de Seiko et prône le plaisir horloger avant l’intellectualisation de la passion. Pire encore, ultime affront, je pars au Japon et ramène comme souvenir horloger…une Omega ! Les amis qui me suivent sur insta sur mon compte @seikotaku me renomment même Rolotaku ou Omegataku.
Bon ok ok, je dramatise un peu et je grossis le trait. Mais les faits sont là. GS ne me captive plus autant qu’avant, les sorties ne m’émeuvent que rarement et j’ai plus de choses négatives que positives à dire sur le sujet, donc je me tais. A la place, je découvre d’un nouvel œil les marques Suisses que je connaissais de loin, je rencontre des gens qui travaillent dans cette industrie, je visite quelques manufactures, bref, c’est un petit bol d’air frais et de nouveauté.
Je découvre le plaisir d’apprécier une montre juste pour son look, sans essayer de lui trouver une cohérence avec l’ADN de sa marque, je ne réfléchis plus en termes de stratégie de marque ou de légitimité, adieu la fidélité horlogère, je goûte au libertinage tocantesque !
Mais alors pourquoi ce remake du fils prodigue?
J’ai le souvenir d’un copain quand j’étais étudiant qui disait “retourner avec son ex, c’est comme ravaler son vomi”. Classe et poétique. Mais pourquoi donc après ma rupture avec GS et mes batifolages helvétiques est-ce que je me retrouve à revenir tout penaud brosser Grand Seiko dans le sens du zaratsu? Qu’est-ce que le lion de Ginza a bien pu faire pour refaire battre mon cœur?
Et bien… Rien ! En un mot, c’est le fait de mieux comprendre comment fonctionnent les grandes marques Suisses qui m’a poussé à revenir aux bercails, comme un pauvre type retourne vers sa femme quand il se rend compte que les autres ne sont pas aussi spéciales qu’elle.
Dans les différentes choses dont je me suis rendu compte, j’ai enfin réalisé et compris par moi-même quelque chose que je savais déjà depuis longtemps en théorie: le travail humain derrière chaque montre Grand Seiko est monumental !
Beaucoup de personnes essayent de comparer GS à Rolex, et bien qu’il y ait une certaine logique derrière ça (les deux marques ont plus ou moins la même vision, juste des manières très différentes d’y parvenir), la comparaison ne tient pas longtemps. Là où Rolex est un mastodonte industriel, GS est une petite maison horlogère qui fait les choses à l’échelle humaine, avec une production annuelle à 5 chiffres, quand la couronne dépasse le million de montres produites par an. Certes les deux veulent créer la montre parfaite de tous les jours, belle, précise et robuste, mais là où Rolex a massivement investi dans des moyens industriels à grande échelle, Grand Seiko garde son humanité (non pas que ce soit un reproche envers Roro).
Bien que j’adore mes deux Rolex, je ne peux pas rester insensible à une marque qui continue à préférer la touche humaine à l’efficacité d’un robot. Je veux dire, même le sticker bleu de fond de boîte des GS est parfaitement centré et collé à la main par un type dont c’est le boulot ! Alors ok, ça ne sert à rien, je suis d’accord… Mais c’est quand même incroyable, non ?!?!
Short Youtube de Derek Mon “Grand Seiko’s BIGGEST Secret”
Chaque aiguille, chaque boîtier, chaque cadran, chaque mouvement, tout dans les montres GS nécessite l’attention d’un gentil petit être humain qui dédie ses journées à s’assurer que ces petits objets futiles soient faits de manière irréprochable. Je ne vais pas vous remettre ici la vidéo du type qui passe ses journées à loucher sur des aiguilles qu’il fait bleuir deux à deux, j’en ai déjà assez parlé ici (https://wadokei.me/blog/grand-seiko-pour-les-nuls-le-design-partie-2).
Grand Seiko a cette particularité très japonaise de ne pas faire les choses au plus simple ou au plus économique, mais de faire les choses au mieux, même si parfois ça ne change strictement rien. Les pinions du Spring Drive sont polis avec du bois (à l’aide d’une machine) pour assurer une meilleure transmission d’énergie et parce que le bois c’est mieux, les aiguilles sont brossées à la main pour un meilleur rendu et parce qu’à la main c’est mieux, et comme vous le savez maintenant, les stickers de fond de boîte sont collés à la main parce que…pourquoi pas ! Je reprendrai les mots de l’horlogère en charge d’assembler le chrono Spring Drive “pour qu’un mouvement soit beau, il faut que les gestes que nous faisons pour l’assembler soient beaux”. Ce n’est pas tant le résultat qui compte que la manière - ou plutôt l’art et la manière - d’y parvenir.
L’autre chose que je savais mais que j’ai réalisée “pour de vrai”, c’est que Grand Seiko propose quand même de la belle horlogerie et de la vraie horlogerie.
Aujourd’hui, le travail horloger de la plupart des grandes marques suisses se fait de manière séquentielle, c’est-à-dire qu’il y a des chaînes de montage sur lesquelles des opérateurs font la même tâche toute la journée, généralement visser la même vis ou placer le même pont. Il faut malheureusement mettre beaucoup de sous dans une montre Suisse pour qu’elle ait été touchée par un horloger, et ce parfois même quand on met 10 ou 15 000€ dedans !
Et chez Grand Seiko me direz-vous?
Déjà pour être horloger Grand Seiko, il faut être un horloger Seiko. Et ce n’est qu’après de nombreuses années et après avoir obtenu les certifications nécessaires qu’un horloger Seiko peut éventuellement passer chez Grand Seiko.
Il y a quelques jours, j’ai eu le plaisir de retrouver sur le stand Grand Seiko de Watches&Wonders 2024 mon ami Joe Kirk, National Training Manager - et bien plus ! - chez GS of America. Nous avons pu discuter tranquillement à l’écart alors qu’il me montrait les nouveautés, et au détour de la conversation, il m’a raconté l’histoire d’un horloger Seiko avec 20 ans d’expérience qui stressait énormément à l’idée de passer sa certification Grand Seiko. Cette tâche n’est pas confiée à n’importe qui. Les horlogers qui assemblent les mouvements de nos belles GS sont d’ailleurs toujours formés en interne dès leurs tout débuts pour s’assurer qu’ils répondent bien aux exigences de la marque. Il faut dire qu’au Japon, il est habituel de faire toute sa carrière au sein d’une seule et même entreprise, ce qui diffère quand même clairement des horlogers Suisses qui vont généralement de manufactures en manufactures en fonction des envies, des plans sociaux, du remplissage des carnets de commande etc. D’ailleurs certaines grandes entreprises Japonaises ont même des agences matrimoniales en interne, chargées de faire se rencontrer leurs employés célibataires. D’autres ont également des concessions dans des cimetières pour que les employés de l’entreprise soient enterrés ensembles. C’est dire si l’appartenance et la fidélité à l’entreprise est forte au Japon !
Mais revenons-en aux tocantes.
Les mouvements GS sont assemblés à la main par des horlogers hautement qualifiés, que l’on parle de quartz, de Spring Drive ou de mouvements mécaniques. Ca va même plus loin: pour le Spring Drive, les nouveaux horlogers sont sous la tutelle d’anciens, ils travaillent en équipe plutôt que de faire de l’assemblage séquentiel. Mais avant de mériter la tutelle d’un horloger expérimenté, ils doivent participer aux concours nationaux de réparations horlogères dans les National Skills Competitions.
Au Shizukuishi Watch Studio (où sont assemblées les GS mécaniques), il existe quelque chose de comparable. Leurs meilleurs artisans reçoivent le titre de Meister selon leur spécialité (habillage, assemblage, traitement du métal etc). Lorsqu’un artisan reçoit le premier grade de Meister Bronze, il choisit un apprenti à qui il transmettra son savoir-faire. Le grade de Meister n’est accordé que pour deux ans et doit être renouvelé avec l’accord des Meister supérieurs, des supérieurs hiérarchiques etc. Le grade de Meister Silver est donné aux artisans engagés à l’échelle de l’industrie horlogère en participant à des activités qui dépassent le simple niveau de la marque. Et enfin le grade Meister Gold est donné aux artisans dont le pays à reconnu l’excellence et le savoir-faire, en particulier avec le Yellow Ribbon Medal, qu’on pourrait considérer comme l’équivalent du Meilleur Ouvrier de France. Un Meister a généralement environ 20 ans de plus que son apprenti, on est vraiment sur une transmission intergénérationnelle. Ce système est en place depuis approximativement 2004 et toujours d’actualité 20 ans plus tard.
Extrait de la video YouTube Grand Seiko Studio Shizukuishi Full Tour cf sources en fin d’article
Je râlais un peu plus haut au sujet du calibre 9SA5. Après tout, pourquoi s’emmerder à développer un nouveau calibre avec une nouvelle architecture, de nouvelles décorations, un nouvel échappement et même un nouveau spiral si c’est pour garder la même précision que ce bon vieux 9S des familles? Est-ce que ce nouveau mouvement propose vraiment des avantages ou est-ce que c’est un simple prétexte à l’augmentation de prix et au repositionnement de la gamme? Chacun verra midi à sa porte, et il est vrai que ce nouveau calibre permet de positionner ces nouveaux modèles sur une gamme de prix plus élevée. Peut-être. Mais ce nouveau calibre reste tout de même de la belle horlogerie avec ce nouvel échappement Dual Impulse et cette nouvelle géométrie de spiral, avec de la vraie R&D derrière, tout en continuant à faire les choses à leur façon (une des caractéristiques propres à Seiko et GS à mon sens), et pas juste comme les autres. D’ailleurs je suis tombé il y a peu sur un brevet de Seiko déposé en 2011 pour un échappement à détente, ce qui montre que Seiko et GS n’ont jamais vraiment cessé la R&D sur les échappements et qu’ils restent actifs dans la recherche théorique. Et c’est ce travail de recherche et développement qui leurs ont permis d’acquérir le savoir-faire et les connaissances pour développer des choses aussi uniques et spécifiques que le tourbillon à force constante ou l’échappement Dual Impulse.
D’après les horlogers du studio, ce nouveau calibre est également mieux conçu pour eux et donc plus facile à assembler, ce qui montre l’attention qui a été portée à son développement. Enfin, il montre également que GS prend en compte les retours des clients et autres amateurs d’horlogerie en ayant créé un mouvement plus esthétique et plus fin, mais tout en restant aussi robuste fiable et précis. Et tant qu’on parle de l’investissement humain dans ces montres, les horlogers de Shizukuishi continuent de faire le réglage et l’équilibrage du balancier spiral à la main, en travaillant à l’ancienne sur le spiral et sur le balancier.
Quel rapport avec Watches&Wonders alors?
Un peu plus haut je disais que ce qui m’a ramené vers Grand Seiko, c’est Watches&Wonders 2024. Comme je le disais, j’ai eu la chance de pouvoir essayer les nouveautés et surtout de pouvoir discuter avec Joe Kirk qui est sans l’ombre d’un doute la personne la plus pointue et passionnée par les GS modernes, il connait la marque sur le bout des doigts (ça fait 20 ans qu’il a commencé à vendre du Spring Drive) et a un vrai don pour partager ses connaissances et sa passion. Notre discussion m’a déjà rassuré sur ce que fait GS dans les coulisses, ce qu’il font en terme de formation et de préparations pour l’avenir, comment ils se sont occupé des problèmes du 9SA5, ce qui m’a permis de voir que malgré certaines choses discutables à mon sens, il y a une vraie vision et une vraie cohérence dans leurs démarches depuis 2017 et la séparation officielle entre Seiko et GS (GS au Japon est maintenant totalement séparé de Seiko, plus personne n’a de double casquette, ce qui était encore le cas il y a peu).
THE Joe Kirk
Je pense aussi que le contraste entre cette année ennuyeuse du côté des Suisses et l’évolution progressive de GS qui suit son petit bonhomme de chemin m’a montré que finalement, ils ne font pas les choses si mal que ça !
Mais cette édition de W&W m’a également permis de constater que Grand Seiko, malgré les changements évidents de ces dernières années, continue sa route et reste fidèle à ses grands principes. Alors oui, le médaillon doré sur les boucles déployantes n’est plus que pour les modèles en titane, oui on retrouve des aiguilles brossées sur des cadrans clairs, oui on a des GS manuelles avec des cadrans laqués, oui on a des GS bardées de diamants, oui on a un tourbillon (et si j’en crois les brevets déposés, ça ne va pas s’arrêter là…), oui les GS d’aujourd’hui sont différentes de celles d’il y a 10, 20, 50 ou 60, mais c’est normal, non?
Au final, qu’est-ce que j’ai appris de ces années d’errance et qu’est-ce que j’en retire?
La chose essentielle que je retiens, c’est qu’il faut accepter qu’une marque qu’on aime évolue. Ce désamour que j’ai pu ressentir pour la marque, je suis sûr que d’autres l’ont vécu à d’autres ères de celle-ci, lors d’autres virages et d’autres évolutions. Les choses ne sont jamais figées et il faut concéder qu’une marque horlogère, pour pouvoir continuer d’exister en restant dans son temps et en attirant de nouveaux clients, est obligée d’avancer, de changer et d’évoluer. Le tout est de le faire intelligemment. Et bien que tout ne soit évidemment pas parfait dans ce que fait GS, je suis content de voir que la marque continue à miser sur l’aspect humain, sur la belle horlogerie, sur la formation et la transmission du savoir. Je suis maintenant convaincu qu’ils avancent dans la bonne direction, même si ce n’est pas celle que j’aurais imaginée.
Si Grand Seiko nous invite à réfléchir à la nature du temps (Nature of Time), la culture Japonaise a en son cœur la notion de l'impermanence des choses. Il est donc tout naturel de constater que chez Grand Seiko aussi, rien n’est permanent, rien n’est fixé, rien n’est figé, et la nature même de la marque évolue au fil des saisons et des années.
Disclaimer: attention, mon but n’est pas de déterminer ici qui est le meilleur, qui est le plus fort, qui a la plus grosse (maîtrise horlogère, évidemment), de dire que GS est mieux que le reste. Je suis très heureux de m’être plus intéressé aux montres Suisses, je suis très heureux d’avoir maintenant des Rolex et des Omega, je ne crache absolument pas dessus, ce sont des montres fantastiques. Mon but est simplement de raconter pourquoi je me suis éloigné de GS et pourquoi j’ai plaisir à redécouvrir et mieux apprécier ma marque de coeur maintenant que j’ai appris à mieux connaître et expérimenter avec les montres Suisses. Toutes les marques ont leurs forces et leurs faiblesses et il n’y a pas de compétition, chacun est libre de préférer telle ou telle marque selon les critères qui lui sont propres.
Sources: